lundi 24 juillet 2006

Petite mercerie chez Colette

"Dans un sens magique de contemplation et d’évocation, je m’enrubanne de mercerie". Colette, Le Fanal Bleu



Colette a écrit des textes magnifiques sur les travaux d’aiguille.
Les plus souvent cités sont La Couseuse dans la Maison de Claudine et certaines pages de Belles Saisons I ou de l’Etoile Vesper consacrées au point croisé.
Ce petit passage du Fanal Bleu, semble en revanche plus méconnu. Elle y dresse une liste d’achats confiée à une amie qui part pour Genève, un peu après la guerre.

"(…) Je voulais une tresse de fil et une tresse de soie, composées d’aiguillées égales et multicolores à l’ancienne manière, nouées à chaque bout comme les cervelas. Je les ai. Un peu maigres, mais un joli travail de natte à la main, une vraie passementerie. Je voulais des boutons pour la lingerie, en nacre, à quatre trous. En nacre, je ne dédis pas. Oui, en nacre, folie et dilapidation ! Et des aiguilles, donc, des aiguilles « anglaises » (quand j’étais petite, leur enveloppe vernissée était déjà imprimée en allemand), des aiguilles que nous appelons, nous autres techniciennes du cousu main, « à chas diminué ». Et de la laine à repriser, en cartes. Et de l’élastique pour coulisser les ceintures des culottes en maille. Et des bobines de fil vieux style, du « fil poissé » pour coudre dans du cuir. Ai-je cousu, couds-je, coudrai-je dans du cuir ? Là n’est pas la question. Et du cordonnet de soie en vraie soie, pour refaire les boutonnières fatiguées des vêtements d’homme… Un étrange bien-être se peut donc puiser dans l’aspect, le contact de certaines « fournitures » que n’à jamais régies, ni modifiées, aucun souci d’esthétique ou de modernité ? Bien sûr. Mais c’est parce que je suis encore riche, je n’utilise pas à la manière ordinaire. Dans un sens magique de contemplation et d’évocation, je m’enrubanne de mercerie. Vous ne vous figuriez tout de même pas qu’elle a su, ma main droite un peu pelotonnée par l’habitude d’écrire, enfanter ce chef-d’œuvre de régularité, de discret relief, de solidité : une boutonnière de vêtement de masculin ? J’entends la boutonnière au point de feston, naturellement. L’autre, la boutonnière dite passepoilée, n’offre aucune poésie.
Pour ce qui est des aiguilles à tapisser, la recherche est décevante. En France, néant. En Suisse, le désert. Il y a longtemps que dans les grands magasins français on me répond : « Nous ne connaissons pas ça. Oui, autrefois, je ne dis pas… » avec la tête penchée de côté, vous savez, un peu comme le chien à qui on offre le verre vide, et on me propose, compensatrices, des aiguilles à repriser ! Je projette, quand mon meilleur ami reprendra le volant et sa patience, de m’arrêter à toutes les petites merceries de village, les vraies, celles qui ont encore un portillon et une sonnette, celles qui mettent les boutons dans la boîte à laine, la laine dans le tiroir à lacets, les lacets dans le compartiment aux fermetures éclair, celles qui embaument le hareng saur, celles, enfin, où une fillette se tourne vers la sombre arrière-boutique en criant : « Maman, je les trouve pas, ces aiguilles que le dame me parle ! "

Je vous invite à lire ou relire Colette pendant vos vacances. Personnellement mes livres préférés sont les récits et souvenirs qu’elle écrit à la fin de la vie… mais vous pouvez trouver ici des résumés qui vous aideront à en choisir d'autres.


4 commentaires:

Stéf a dit…

Merci de nous faire découvrir ce texte magnifique et si près de notre passion .... Colette était une femme douée d'une extrème sensibilité que l'on ressent à chaque lecture et à travers tous ses mots couchés sur le papier ... A bientôt !

anne marie a dit…

je connaissais le texte mais j'ai été bien contente d'aller explorer le site que tu cites.
j'encourage les copines à faire de même.


puis je copier la photo du coussinet de lavande?

Marjorie a dit…

très jolie cette liste de course.... De belles descriptions sont un autre ravissement dans "le Rêve" de Zola...On en redemande hélène...

Hélène a dit…

Oui, Marjorie, tu as raison...Il y a aussi des textes chez Zola. Et ne parlons pas du "Au bonheur des Dames".