- Le fil d'Ariane
- Le temps d'une ronde
- Ad libitum
- L'héritage
- La marque du temps
- Les amis retrouvés
vendredi 1 juillet 2016
Les mots brodés, version PDF
dimanche 31 janvier 2016
Le concert du dimanche
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mercredi 6 mars 2013
A vos mouchoirs
Non, ce n'est pas la fin de ce blog (ni la fin du monde). "A vos mouchoirs" est le titre de d'un texte écrit spécialement pour le dernier numéro du Marquoir que les abonnées ont du recevoir. C'est une sorte de point d'orgue aux aventures de la mercière Béatrice et ses amies que je me suis amusée à raconter dans "Les mots brodés".
Et comme dans mon histoire, je vous invite à publier sur votre blog des photos de mouchoirs pour dire symboliquement au revoir au Marquoir. Et comme je suis une grande curieuse, merci de m'indiquer dans un commentaire si vous participez à cet hommage. Je suis certaine que ce sera très beau, un peu comme l'aventure des Fils en poussière !
La féerie de Noël s’était éteinte, guirlande après guirlande ; la mercerie semblait bien silencieuse en ce mardi matin d’hiver. Je serais bien partie me reposer quelques jours à la montagne, afin d’oublier toiles de lins et écheveaux…
vendredi 24 décembre 2010
Joyeux Noël
Parce que le mauvais temps m'empêche de fêter Noël en Alsace, dans ma famille, j'ai eu envie de publier aujourd'hui un petit texte inspiré par l'histoire de ma mère (et de mon père). Une façon de leur dire qu'ils sont présents en permanence dans mon coeur et pas seulement le soir de Noël...
Les choses ne se sont peut-être pas tout à fait passées comme cela, ma mère ne ressemblait peut-être pas exactement à cette jeune femme mais qui sait...
A mes parents
Comme tous les jours, à peu près à la même heure, elle sort du lycée d’un pas assuré. Sa démarche est élégante et ses talons martèlent le bitume humide. La nuit tombe vite en cette période de l’année. Elle relève le col de son imperméable pour avoir moins froid mais l’odeur acre du cigare qui imprègne ses vêtements la prend à la gorge.
- Sacré proviseur, il aura ma peau à force d’enfumer ainsi mon bureau, se dit-elle en accélérant la cadence de ses pas.
Tout en marchant, elle revoit les volutes de fumée qui aujourd’hui encore, ont envahi petit à petit le secrétariat qu’elle occupe avec Nicole, la seconde assistante. L’air frais lui fait du bien. Il imprègne toutes les fibres de ses vêtements, chasse cette mauvaise odeur de tabac. Elle se sent revivre.
Aujourd’hui, elle a décidé de faire un petit détour par la ville où il n’y a déjà plus grand monde. Elle doit se hâter car les boutiques ferment dans peu de temps. Elle n’aurait pas du essayer de finir à tout prix le classement des dossiers de demande de bourse. Il faut toujours qu’elle se fixe des objectifs impossibles à tenir pendant que Nicole fait semblant de taper des courriers en feuilletant des magasines de mode. Voilà qu’elle n’a plus que quelques minutes pour trouver un galon de satin assorti au tissu de sa future robe. Celle qui l’occupe chaque soir jusqu’à plus d’heures depuis de nombreuses semaines.
Madame Armande reconnait cette jeune femme effacée à son chignon qui lui donne une allure si distinguée. Elle vient souvent au rayon mercerie du " Bon Marché " pour y trouver quelque tissu ou ruban. Parfois, elle repart simplement avec un écheveau de fil à broder dont elle a aimé la couleur mais la plupart du temps, elle achète du tissu au mètre qu’elle transforme en magnifiques vêtements. Madame Armande aime servir cette cliente qui sait toujours ce qu’elle veut sans pour autant être capricieuse.
- Bonjour, Mademoiselle. Je vous laisse regarder comme d’habitude ?
- Non, aujourd’hui je cherche quelque chose de précis. Pourriez-vous mes montrer les galons ? J’en cherche un dans les bleus émeraude. C’est pour égayer la robe que je confectionne actuellement avec ce tissu-ci, dit-elle en lui désignant une magnifique mousseline vaporeuse.
- Ah oui, je me souviens. Vous aviez acheté ce tissu pour confectionner une robe de soirée.
- Oui, tout à fait mais elle ne me plait pas, je la trouve trop austère.
- Ne vous inquiétez pas, je vais vous trouver ce qu’il vous faut. Je viens de rentrer quelques rubans de notre fournisseur parisien. Regardez celui-ci par exemple, ou celui-là.
Elle n’avait pas été longue à trouver le ruban dont elle avait rêvé, douce alchimie de dentelle et de satin, entre le vert et le bleu. Elle était impatiente de rentrer et de reprendre son ouvrage.
Elle avait mangé vite, en compagnie de ses parents et la cuisine était maintenant son domaine. Sa petite sœur était allée se coucher, non sans rechigner. Pourquoi fallait-il laisser Odette tranquille quand elle installait sa machine à coudre ? Même ses parents se retiraient dans leur chambre. Dans l’immeuble endormi, le bruit régulier de la Singer chuchotait une petite musique de nuit. Concentrée, énervée parfois, la jeune femme ne voyait pas le temps passer. La fatigue ne l’arrêtait pas, au contraire, elle avait souvent des idées après minuit quand, dans une sorte d’état second, son intuition lui parlait. Alors, satisfaite, elle rangeait son atelier improvisé et s’endormait heureuse. Elle savait exactement à quoi allait ressembler sa robe et comment elle allait poursuivre son ouvrage le lendemain soir. Heureusement car il ne restait plus que trois jours avant le bal municipal !
Ce fameux bal, où elle allait rencontrer Marcel, mon père.
Joyeux Noël à tous !
samedi 20 novembre 2010
Destins croisés
Le texte ci-dessous a été publié au printemps 2010.
Inspirée par les histoires de la comtesse de Ségur et les récits de Colette sur son enfance sauvage, je voulais raconter l'amitié de deux petites filles à travers la broderie.
J'aime beaucoup les petits rouges qui illustraient l'article.
Adèle et Blanche
ou l'apprentissage du point de croix
Chaque année, dès que venait l’été, notre grande demeure campagnarde s’animait. C’était le temps des visites mondaines qui dérangeaient mes activités de petite fille turbulente. Ma tante parisienne s’installait chez nous pour quelques mois, en compagnie de mes cousines. Le piano résonnait lors d’interminables soirées musicales où le sommeil me gagnait si souvent. Les après-midi consacrés aux travaux d’aiguille me rendaient nerveuse. Je haïssais ces heures interminables dans le boudoir étouffant de ma mère. C’était pire qu’au pensionnat.
- Adèle, votre ouvrage n’avance guère !
- C’est qu’il fait si chaud, ma mère…
- Je crois surtout que vous avez coupé une aiguillée de paresseuse…
Sans doute avait-elle raison. Mes cousines me toisaient du regard. Evidemment qu’elles brodaient mieux que quiconque. Moi, dès que je pouvais, j’allais courir dans les bois. Elles, leur seule occupation étaient de tirer l’aiguille dans un appartement surchargé de tentures. Elles brodaient en attendant celui qui les changerait de lieu de captivité. Je rêvais de liberté et une rage folle me prenait parfois.
- Adèle, à quoi pensez-vous, demandait ma mère, vous allez casser votre fil ou tordre votre aiguille.
- Ou faire un trou dans la toile, rajoutait une des mes secourables cousines.
Pourtant, je les aimais bien, les filles de ma tante. Avec leur teint de porcelaine, leurs jolies dentelles et leur façon de sourire comme si elles s’excusaient d’exister.
Marguerite était la plus âgée. Elle avait terminé cette année son grand marquoir que toute la famille se devait d’admirer comme il se doit.
- Comme les lettres sont bien formées ! Et l’arrière si soignée.
Sa sœur Juliette, d’un an sa cadette, était déjà bien douée elle aussi. Elle avait une volonté incroyable. Comme si elle voulait dépasser sa sœur et lui voler le prince charmant qui serait, à coup sûr, conquis par tant de finesse.
J’avais soif d’aventures dans les bois, de rencontres mystérieuses et sauvages. Hélas, il n’y avait aucun elfe ou lutin par ici. Pas même un garçon. Ma seule amie était Blanche, la fille de la lingère. Je la retrouvais souvent dans l’antichambre encombré de linge à empeser ou à rapiécer. Elle avait presque toujours une aiguille de fil blanc à la main car elle aimait aider sa mère. Le raccommodage était sa principale distraction. La broderie des pauvres gens… Elle prenait tant de plaisir à soigner ses reprises que j’avais honte d’avoir massacré une fois de plus, la toile sur mon tambour. Si seulement, j’avais pu lui laisser mon ouvrage en cachette. Comme elle aurait été ravie de former de belles croix avec des fils de soie ! Parfois, je lui apportais des fins d’aiguillées qu’elle collectionnait comme un trésor.
Un jour que j’étais fiévreuse et devais garder le lit, j’avais souhaité la compagnie de Blanche pour me faire passer le temps. Ma mère avait accepté. Elle estimait beaucoup mon amie qui avait des manières plus posées que les miennes. J’avais demandé à ce que Berthe, notre bonne, m’apporte mon ouvrage.
- Cela me fera du bien, ma mère, de faire quelques points en bavardant.
Ma mère avait certainement pensé que je devais être bien malade pour réclamer ma broderie. En réalité, j’avais dans l’idée de confier mon canevas à Blanche. De lui offrir le bonheur de voir la toile se couvrir de fleurs, peu à peu. Ce bonheur que je n’arrivais pas à éprouver.
Ma mère découvrit ma supercherie, et à ma grande surprise, s’en amusa.
Le lendemain, elle offrit à Blanche un tambour, de la toile à broder et un petit nécessaire rempli de fils de toutes les couleurs.
- Désormais, ma fille, Blanche aura son ouvrage et toi, le tien. Et j’espère que cela te motivera de broder avec ton amie. Regarde comme elle a mis tout son cœur pour arranger les points que tu avais si mal formés.
Et c’est vrai qu’avec Blanche, broder prit une autre saveur. Nous emmenions notre ouvrage un peu partout et faisions quelques points pour nous reposer de nos courses-poursuites dans le verger. Il m’arrivait de grimper dans le vieux cerisier et de broder assise sur une branche, en équilibre. Blanche tirait l’aiguille, le dos bien calé contre le tronc de l’arbre. La broderie était devenue un moment d’espièglerie entre deux petites filles. Nos rires se mêlaient aux chants des oiseaux. Nous semions, de ci de là, des bribes de fils qui s’envolaient au gré du vent.
Nous allions très vite devenir des femmes et la vie nous séparerait. Nous savourions, insouciantes, les dernières heures de notre enfance.
(c) Hélène croix de lune, Le marquoir, n° 69
dimanche 20 juin 2010
Les amis retrouvés
Je ne pensais pas, en faisant de l’ordre dans mes vieux modèles de point de croix, qu’une émotion soudaine, sans doute trop longtemps contenue, allait me submerger, et me replonger avec un sentiment de malaise, des années en arrière.
J’étais pourtant de bonne humeur quand j’avais commencé ce rangement, bien décidée à jeter plusieurs revues qui ne correspondaient plus à mes goûts et encombraient mes rayonnages. Mes amies avaient passé l’âge de pouponner, alors à quoi bon conserver ces projets de bavoirs pour bambins ? J’avais presque honte d’avoir gardé ces diagrammes de personnages Disney parmi mes grilles préférées. J’avais acheté de beaux classeurs en papier japonais afin d’y classer les modèles que j’avais aimé broder. Ils ne me serviraient sans doute plus jamais mais j’étais incapable de les revendre ou de les donner. J’aimais leur présentation raffinée sur papier cartonné luxueux. Rien à voir avec les photocopies que certaines amies m’avaient offertes et que je ne souhaitais plus garder. Je n’avais jamais pris plaisir à broder à partir d’une grille mal reproduite, à moitié coupée et baveuse. Il valait donc mieux les jeter et leur donner la chance d’être recyclées en papier plus utile.
Découragée par le désordre que j’avais créé en voulant ranger (quel paradoxe !), je sirotais un verre de thé glacé en écoutant du jazz sur ma terrasse. J’avais un peu l’impression de m’appeler Francesca, et d’habiter non loin de la route de Madison. Un photographe énigmatique viendrait peut-être révolutionner ma vie de mère de famille-brodeuse bien tranquille. François était en congrès à l’étranger et les enfants passaient la semaine chez leurs grands-parents. Depuis notre installation à Clermont, je n’avais jamais été seule dans la maison. Cela me procurait une sensation étrange. J’étais un peu désorientée, comme l’héroïne du film de Clint Eastwood.
Le téléphone se mit à sonner. C’était François.
- Allo, Véro, ça va ? Tu ne t’ennuies pas trop toute seule ?
- Si, terriblement. Alors je m’occupe. Je classe mes modèles de broderie.
- Encore ? Ne me dis pas que tu as dévalisé la boutique de Béatrice. Enfin, après réflexion, je préfère cela que de te savoir déprimée.
Je le rassurai en lui répondant qu’il s’agissait uniquement d’archives et non de nouveaux achats dans ma mercerie préférée. Je savais que cela l’agacerait un peu de m'entendre parler de broderie mais il valait mieux cela que de lui dévoiler mes rêveries de femme seule !
La nuit était tombée et j’en avais presque fini avec mon classement. Il me restait seulement un dernier carton à vider. Il datait encore de notre emménagement. Je l’avais laissé scellé par du gros ruban adhésif marron car il ne contenait sans doute rien de bien important. Je ne me souvenais plus très bien… Mais dès que j’ouvris le couvercle, je compris pourquoi, inconsciemment peut-être, je n’avais pas voulu l'ouvrir plus tôt. Son contenu était devant moi, m’obligeant à affronter les souvenirs du passé.
Elles s’appelaient Clémence et Adèle, ces deux charmantes fillettes dont l’une était la filleule de François. Je les avais tout de suite aimées, moi qui, à l’époque où j’avais fait leur connaissance, n’avaient pas vraiment d’atome crochu avec les enfants. Je devais avoir vingt-quatre ans et je vivais depuis peu avec François. Dès notre rencontre, il avait tenu à me présenter à ses seuls amis, les parents de Clémence et Adèle. Elle, Cécile, était la petite amie qu’il avait aimée lorsqu'il était encore étudiant. Lui, Jérôme, était presque devenu un frère pour François. Nous partagions souvent leur repas du soir le vendredi ou le samedi. Cécile cuisinait avec générosité et simplicité. Jérôme et François parlaient musique, Adèle suçait son pouce sur le canapé, glanant encore quelques minutes avant d’aller au lit. Clémence, la plus grande, dévorait une bande dessinée, à mille lieues de nous. Et moi, je me sentais pour la première fois heureuse de partager des petits morceaux de bonheur en famille.
Cécile était devenue mon modèle. Je voulais lui ressembler. C’était loin d’être acquis. J’étais très mauvaise cuisinière, je ne savais rien des responsabilités d’une mère. J’étais comme une petite sœur à la fois admirative et un peu jalouse de son ainée. Par amitié, j’avais brodé un abécédaire à chacune de ses filles. Deux kits sur toile préimprimée dont j’avais retrouvé la grille et l’emballage dans mon gros carton. L’un était pastel avec une maison très country et un motif géométrique d’oies. L’autre, plus vif avec un nounours sur un coffre à jouets. Je me souvenais que le fil rouge avait déteint au repassage à la vapeur et que l’auréole était encore un peu visible, une fois l’ouvrage encadré. En échange de ces cadeaux, Cécile avait crocheté un rideau pour la fenêtre de ma cuisine. J’avais souvent changé de maison depuis et je n’avais jamais trouvé une autre fenêtre aux dimensions de ce brise-bise mais je l’avais pourtant gardé comme on conserve une relique, d’autant plus précieusement que je n’avais plus de nouvelles de Cécile. Ni de Jérôme, Adèle et Clémence.
En regardant ces vieux modèles que j’avais exhumés du passé, je sentais le chagrin m’envahir. Tout me revenait en mémoire à mesure que j’observais les symboles noirs et blancs surchargés d’annotations au crayon, légèrement brouillés par mes larmes. Comment avions-nous pu être si proches, nous éloigner les uns des autres et nous perdre ainsi ?
Cela n’avait pourtant rien de bien exceptionnel. Cécile et Jérôme avaient divorcé, nous avions choisi de nous installer dans une autre région pour élever nos trois enfants. Chacun d’entre nous avaient pris un nouveau départ. Petit à petit, nous nous étions perdus de vue.
Et voilà qu’aujourd’hui, je pleurais au souvenir de Clémence et Adèle. Elles devaient avoir plus de vingt ans et j’ignorais ce qu’elles devenaient. C’était pourtant simple de le savoir. Il suffisait d’interroger internet et de suivre les traces qu’elles y avaient sans doute laissées. Je commençai par taper le nom complet de l’ainée : CLEMENCE MONGENET et je ne fus pas étonnée d’obtenir des réponses. Le site « les Copainsd’avant » me disait qu’elle était étudiante en médecine à Montpellier. Sur facebook, il y avait une photo d’elle prise lors d’une fête. Clémence était très maquillée, joyeuse. Je retrouvais son regard malicieux et myope de petite fille dans ce visage fardé de jeune femme. Impression bizarre mais pas aussi dérangeante que je ne l’aurais pensé.
Adèle, elle, était inscrite en fac d’anglais. Elle avait toujours le même sourire un peu inquiet et posait en compagnie d’un charmant jeune homme qui devait être son petit copain. Un garçon simple qui avait l’air bien. J’étais rassurée comme une mère découvrant les fréquentations de sa fille.
Parcourant la liste de leurs amis, j’avais reconnu Jérôme, coiffé de son inséparable chapeau, et Cécile.
La cinquantaine lui allait bien. Avait-elle trouvé la paix après ces quelques années de crise ? Était-elle heureuse ? Je me sentais légèrement mal à l’aise d’avoir osé une incursion, même timide, dans sa vie actuelle, un peu comme lorsqu'on regarde à la fenêtre une fête à laquelle on n'est pas convié. Je pris la décision d’éteindre l’ordinateur et d’aller me coucher.
Le sommeil fut long à venir. Certaines pensées m’obsédaient. La vie de Cécile entrevue sur l’écran me semblait tellement plus joyeuse que la mienne. Le net était peut-être un miroir déformant mais je me faisais un peu honte avec mes petites manies de mère de famille à l’ancienne. Mon mari, mes enfants, mes broderies… Etais-je vraiment heureuse ? Voilà une question qu’il vaut mieux éviter de se poser à une heure du matin, surtout quand on dort seule.
Le lendemain matin, devant ma tasse de thé bien fort, je me dis qu'il était ridicule de rester anonyme derrière mon écran, à guetter des nouvelles photos de Cécile et de ses filles. A compter tous les amis de Jérôme, ou que sais-je encore ! C’était si facile de rompre la solitude. Il me suffisait de quelques clics de souris pour me manifester, envoyer un petit signe. Tant pis, si la peur de tomber à côté me donnait un peu le trac.
Peu de temps après mon inscription sur facebook, je reçus un long message de Cécile puis, quelques heures plus tard, de Jérôme. Les nouvelles n’étaient pas aussi clinquantes que sur internet mais comme c'était bien de retrouver la complicité d’autrefois ! De confidences en mots de réconfort, nous avions renoué le fil.
François et les enfants seraient bientôt de retour et j’étais impatiente de leur annoncer cette nouvelle. Si tout allait bien, nous pourrions rencontrer nos amis dans quelques mois.
J’allais pouvoir enfin broder de nouveaux souvenirs.
samedi 8 mai 2010
De l'autre côté du Marquoir
J'ai adoré dans le dernier numéro, la rubrique "Trésors du passé" où Monique Alphand nous fait découvrir sa collection d'ouvrages anciens. J'espère que les brodeuses qui délaissent un peu cette revue, vont se décider à prendre ou reprendre un abonnement.
En accord avec le comité de rédaction du Marquoir, je publie en décalage sur mon blog, les articles écrits pour la revue. Le n° 69 étant paru, je vous propose aujourd'hui, l'article publié dans le n° 68.
Souvenez-vous, passionnées participantes au SAL Fil en Poussière... Je vous avais demandé des images pour illustrer mon propos.
Voici celles qui avaient finalement été retenues (vous pouvez agrandir la page scannée en cliquant dessus).
Depuis le début de l‘année, toutes les nuits de pleine lune, des brodeuses présentent sur leurs blogs des récipients transparents remplis de chutes de fils. Combien sont-elles ? Difficile à dire. Plus de 300 brodeuses se sont inscrites à ce SAL pas comme les autres et chaque mois, de nouvelles récolteuses de fils se rajoutent au groupe. Un véritable phénomène de société chez les brodeuses.
Hélène croix de lune, a été très surprise par le succès de ce SAL dont elle est l’organisatrice.
« J’étais un peu anxieuse le jour où j’ai proposé une collecte de bouts de fils sur mon blog. Je pensais n’intéresser personne. Et pourtant, beaucoup de brodeuses ont été séduites par cette idée simple, poétique et ludique. Certaines sont curieuses de voir la quantité de fils qui sera amassée en un an. D'autres sont sensibles à cette expérience de récupération et de recyclage. Cette collecte sera l'occasion de voir les tonalités que l'on aura données à nos broderies durant un an, d’observer le temps passer aux couleurs de nos travaux d'aiguille. Petit à petit, le pot va se remplir. Cela formera comme des strates. Une sorte de mémoire effilochée de nos ouvrages d'une année. »
Que deviendront tous ces bouts de fils récoltés au bout d‘une année ? Peut-être rien. En tout cas, le choix est laissé à l’appréciation de chacune des participantes : remplissage de coussinets, distribution aux oiseaux qui en tapisseront leur nid, usage décoratif… Les brodeuses butineuses de fils, ne manquent pas d’imagination et de créativité !
Bouquet final des fils en poussière (mais non poussiéreux) : le 9 février 2010.
D’ici là, vous pouvez encore rejoindre le mouvement à cette adresse : http://croixdelune.blogspot.com/
Récapitulatif des textes publiés dans le Marquoir
N° 68 : Le SAL Fil en poussière
N° 69 : Adèle et Blanche, ou l'apprentissage du point de croix
lundi 11 janvier 2010
Un gramme de fils en poussière
Même si j'ai brodé de manière raisonnable en 2009, je m'attendais quand même à plus de déchets. Et vous ?
Une nouvelle habitude est née : j'adore remplir mon "pot à bonheur". J'espère rester toute ma vie une glaneuse de fils. Je sais que d'autres comme moi vont continuer ou commencer à conserver leurs bouts de fil et cela me rend heureuse.
De temps en temps, j'irai vider mon récipient à l'endroit où les oiseaux viennent picorer des graines en hiver. Et j'espère voir quelques mésanges ou moineaux repartir avec des bouts de fils dans leur bec. Ce sera ma plus grande joie.
Je dédie l'histoire qui suit, à toutes les participantes de ce SAL et à toutes les brodeuses qui recyclent ou recycleront leurs bouts de fil.
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La campagne avait bien changé. Le bitume engluait peu à peu l’horizon. Des cours pavées remplaçaient les derniers jardins potagers. Nous, les oiseaux, peinions de plus en plus pour trouver de quoi nourrir nos nichées au printemps.
Le soir commençait à tomber et j’étais partie bien loin à la recherche de quelques larves pour calmer les piaillements de mes trois oisillons. Les dernières becquées devaient être copieuses pour les rassasier jusqu’au lendemain matin. Je m’étais aventurée de l’autre côté de l’école, puis j’avais volé jusqu’à l’église. Etait-ce la fatigue, le découragement ? A mon retour, je m’étais trompée de nid ! Les braillards qui l’occupaient n’étaient pas des petites mésanges bleues mais de vulgaires moineaux. Leur mère arriva à tire d’aile, le bec chargé comme un garde-manger. Elle m’aida à retrouver mon chemin. Ensemble, nous traversâmes le jardin du presbytère où elle me montra des carrés de terre fraîchement retournés qui faisaient son bonheur. Elle se nourrissait là depuis des années. L’hiver, l’habitant solitaire de la maison proposait des graines et accrochait des boules de graisse aux branches des pommiers. Et il y avait même une petite fontaine à eau pour se rafraîchir ou s’abreuver. Je n’en revenais pas. Les hommes n’étaient donc pas tous mauvais ?
- Et tu n’as pas tout vu ! Reviens demain, si tu veux. J’ai quelque chose d’encore plus fabuleux à te montrer.
Occupée par mes oisillons qui apprenaient à voler, je ne revins du côté de l’église qu’une semaine plus tard. Le nid de la famille moineau était vide. Comme il était moelleux et délicatement coloré ! Où avait-elle trouvé une matière aussi douce pour le tapisser ? Je m’y réchauffais avec bonheur quand mon amie se posa délicatement à mes côtés. Elle avait le bec rempli de brindilles de couleur qui lui faisaient comme des moustaches.
- Tu as bien fait de revenir, chère mésange aux plumes d’azur, dit-elle en posant sa livraison à mes pieds. Voici ce que je voulais te montrer.
- Sur quel arbre ramasses-tu une matière si délicate ? C’est bien plus chaud et confortable que la mousse des jardins.
- J’ignore ce que c’est. Ce sont les jeunes filles, là-bas, qui les sèment au vent. Elles s’assoient parfois au soleil avec un morceau de toile sur leurs genoux et le piquent avec un grand bout de fil. Quand il devient trop petit, elles le coupent et en prennent un autre. Je n’ai pas encore compris à quoi cela sert mais je sais qu’elles guettent mon arrivée et sont émerveillées quand je repars avec ce qu’elles appellent du DMC.
- Du quoi ? C’est bizarre ce nom qui ne veut rien dire. Tu es sûre que ce n’est pas dangereux ? Les engrais chimiques portent parfois des noms codés comme celui-ci et ces couleurs chatoyantes cachent peut-être la présence de poisons…
- Ne t’inquiète pas ! J’ai bien observé. Elles n’utilisent pas de gants lorsqu’elles s’en servent et certaines les coupent avec leurs dents, ou mâchouillent leur extrémité. Tu vois, ma récolte d’aujourd’hui est encore plus douce que d’habitude. L’une des filles a parlé de fils « Au ver à soie ».
- Si les vers s’en mêlent, alors, c’est naturel.
Rassurée par les indications de mon amie moineau, je décidai de m’installer de ce côté-ci de l’église. Cachée parmi les frondaisons, je pris l’habitude de chanter pour remercier ces jeunes filles occupées à créer de jolies choses. Quelques notes de musique fragiles dans un monde en sursis…
Et après ? Certaines auraient aimé que cela continue en 2010. Souvent les SAL qui perdurent finissent pas s'essouffler. Alors, si vous voulez, vous pouvez tout à fait librement récolter vos poussières de fils et les montrer de temps en temps sur votre blog. Vous n'avez plus besoin de moi désormais !
D'ici la prochaine pleine lune, j'essaierai d'additionner les chiffres de chacune. J'espère qu'on arrivera quand même à une livre ou à un kilo !!!
Et si certaines ont le plaisir de découvrir des nids colorés, qu'elles n'hésitent pas à nous les montrer.
C'est avec une certaine émotion que je vous dis merci d'avoir joué le jeu avec enthousiasme, imagination et assiduité.
A très bientôt (surveillez la lune et revenez vite me voir...)
lundi 21 septembre 2009
L'héritage
# 4
Pour m’amuser, je me suis dit : pourquoi ne pas essayer d‘imaginer des histoires simples de brodeuses ?
Une première nouvelle est née, suivie de quelques autres. Dans chacun de ces récits disparates, on retrouve la mercière Béatrice, le personnage principale du « Fil d’Ariane ».
L’écheveau n’est pas encore tout à fait déroulé : d’autres nouvelles viendront sans doute compléter la série.
A dix huit ans, j’étais partie faire mes études à Paris et j’y étais restée. Premier travail, premier amour… tout ce qui fait qu’on s’installe à un endroit plutôt qu’à un autre. Cela devait faire au moins trois ans que je n’avais pas revu tante Jeanne. L’annonce de son décès me sembla d’abord irréelle. Quel âge avait-t-elle déjà ? Le temps avait-il passé si vite ? Il est vrai que l’on peut mourir à tout âge et sans forcément être malade. Jeanne était morte dans son sommeil, d’une probable rupture d’anévrisme. Madame Dumont l’avait trouvé en arrivant le matin. Depuis son opération de la hanche, elle avait une femme de ménage qui venait chaque jour s’occuper de la maison, des courses, de la cuisine. Je regrettais de ne pas lui avoir plus souvent envoyé une petite carte postale lors de mes voyages. Regrets faciles et inutiles.
Ma mère semblait désemparée par ce décès brutal. Jeanne était l’aînée, celle qui donnait toujours des conseils raisonnables, ne perdait jamais son sang froid alors que ma mère était une angoissée qui se noyait dans une goutte d’eau. Qu’allait-elle faire de l’héritage laissé par sa sœur et surtout de toutes ses affaires personnelles ? Vendre la maison et les meubles serait facile mais il fallait trier ou jeter le reste, pénétrer dans l’intimité d’une femme et peut-être dans ses secrets. Elle n’avait pas le courage de le faire toute seule mais ne voulait pas d’une aide masculine. Il est vrai que je ne voyais guère mon père ou mes frères se charger d’une telle tâche !
J’avais décidé de prendre une semaine de congé pour aider ma mère. Je voulais qu’elle sache que malgré la distance, elle pouvait compter sur sa fille. Dans le TGV qui me menait à toute vitesse à la rencontre d’une vie disparue, je me sentais comme une archéologue en route vers un nouveau chantier de fouille. Je regrettais d’avoir mis ma broderie au fond de ma valise car trop de pensées perturbaient ma lecture. Quelques petits points sur la toile auraient certainement calmés mon agitation.
Assise dans le fauteuil Régence qui avait toujours été mon préféré pour broder, je terminais un abécédaire après une journée de rangement dans la maison de ma tante. En trois jours, nous avions déjà vidé la cuisine, la salle de bains et fait du tri dans les vêtements et le linge. Jeanne conservait de très beaux draps brodés à ses initiales. Trousseau qui n’avait pas beaucoup servi et qu’elle avait peut-être brodé elle-même… J’ignorais si ma tante Jeanne savait tirer l’aiguille. Demain, j’explorerais ses tiroirs, à la recherche d’écheveaux, de ciseaux dorés. Il devait bien y avoir au moins quelques vieilles bobines de fils en bois patiné. Voilà qui me motiverait davantage que la vaisselle ébréchée ou les tubes d’aspirine périmées.
J’en étais sûre ! Dans une commode acajou parfumée à la cire d’abeille et à l’essence de lavande, des articles de mercerie m’attendaient. Le tiroir du bas renfermait un fouillis de rubans, dentelles et passementeries. Celui du haut, des revues très anciennes de broderie, et même quelques livrets Sajou et Alexandre inestimables qu’elle tenait peut-être de ma grand-mère. Un vieux marquoir rouge anonyme daté de 1921, coincé entre deux magasines, avait sans doute été brodé par elle. Ma mère, indifférente aux travaux d’aiguille, accordait peu d’importance à ces reliques et ne se souvenait pas vraiment. Nappes envahies de fleurs colorées, serviettes animées de papillons, complétaient la collection. Un monogramme J.V. au graphisme géométrique signait chacune de ces pièces. Ma tante avait-elle continué à s’adonner à la broderie ? Rien dans son intérieur, n’attestait une passion quelconque. Le décor était impersonnel, les coussins usés et tristes, sans fantaisie. Peu de livres ou de cadres, à part ceux que nous lui avions offerts. Et pourtant, le tiroir du milieu prouvait que ma tante brodait toujours. Des fils DMC bien rangés sur leur archet, quelques toiles de lin, et un nombre important de petits kits attendaient leur heure. Un ouvrage presque terminé reposait dans un panier en osier, en compagnie d’une très jolie pochette à ciseaux et à fils. Il me semblait reconnaître un petit Tournicoton. Mais pour qui brodait-elle ces grilles à la mode ? Des créateurs comme La Sylphide Toquée ou Tralala cadraient si peu avec l’image que je me faisais de ma tante.
- Elle devait sans doute offrir des broderies comme cadeau de naissance, d’où le côté enfantin des modèles, suggéra ma mère.
- Oui, tu as peut-être raison. Il y a aussi une grille de mariage. Elle avait peut-être d’anciens collègues dont les enfants étaient en âge de se marier.
- A moins qu’elle ne l’ait acheté en prévision de ton mariage !
C’était la taquinerie préférée de ma mère qui mine de rien, aurait bien vu sa fille de blanc vêtue. Ma tante avait peut-être le même désir secret.
- Trêve de plaisanterie, répondis-je. Penses-tu qu’elle connaissait autant de gens ayant des bébés ? Elle semblait tellement solitaire.
J’étais à cours de DMC 498 pour terminer mon abécédaire et décidais de me rendre dans l’unique mercerie de la ville. J’étais curieuse de rencontrer la femme qui tenait cette boutique depuis un an, une parisienne qui avait quitté son premier métier pour venir s’installer dans ce quartier ancien réputé pour ses antiquaires. Cela marchait plutôt bien à voir le monde qu’il y avait dans la boutique, un jour de semaine. Il y avait peut-être quelqu’un qui se souviendrait de ma tante… Je ne savais pas vraiment comment aborder ces dames inconnues et décidais de payer d’abord mes achats.
- Avez-vous la carte de fidélité du magasin ? me demanda la mercière d’une voix aussi douce que les fils de soie posés sur le comptoir.
- Non, répondis-je, je suis seulement de passage dans la région. Mais je pense que vous deviez connaître ma tante, madame Virbeau…
- Vous êtes la nièce de Jeanne Virbeau ? Nous la regrettons toutes beaucoup ici. Elle était si gentille et talentueuse ! Regardez la régularité des points et l’arrière si soigné de cette broderie !
J’avais un peu du mal à saisir pourquoi une bannière brodée par ma tante décorait la boutique.
Une cliente me désigna un Passé composé, puis un Brightneedle, également réalisés par ma tante. Combien y avait-il de modèles brodés par Jeanne accrochés au murs de la mercerie ?
J’étais un peu honteuse de si peu connaître ma parente devant toutes ces dames admiratives. J’habitais Paris, soit, mais cela n’excusait pas tout.
Au fil des louanges, je commençais pourtant à comprendre. Béatrice, la mercière, aimait montrer à sa clientèle les modèles brodés. Presque toutes les grilles qu’elle vendait étaient exposées dans sa boutique. Les nouveautés et les thèmes de saison étaient accrochés aux murs, les autres échantillons classés dans de grands classeurs. Comme elle ne pouvait elle-même réaliser tous les modèles de son magasin, elle demandait à certaines de ses clientes de les lui broder. Elle leur offrait la grille, fournissait la toile et les fils, avec toujours un petit supplément.
- Votre tante refusait toujours les petits cadeaux. Et elle me ramenait la grille, une fois l’ouvrage terminé. C’est à peine si elle osait garder les restes d’écheveaux.
- C’est incroyable, m’étonnai-je, jamais je n’aurais imaginé ma tante brodant pour une mercerie…
- Oui, c’est assez surprenant, reconnut la mercière. Un jour, j’avais épinglé une petite affichette indiquant que je recherchais des brodeuses bénévoles pour le magasin et elle s’était spontanément proposée de m’aider. J’en avais été très surprise car elle n’achetait jamais que du fil à coudre dans ma boutique, sans regarder autre chose sur les présentoirs.
- Peut-être attendait-elle une sorte d’autorisation pour se remettre à la broderie, suggérais-je.
- Oui, mais sans pour autant devenir une vraie fanatique, me confia Béatrice.
Comme je ne comprenais pas vraiment ce qu’elle voulait dire, elle m’expliqua qu’une fois son ouvrage terminé, Jeanne s’en désintéressait complètement. Elle pouvait broder n’importe quel modèle, n’avait aucune préférence. Elle était douée, mais semblait sans passion. J’étais triste à l’évocation d’une tante alignant les petits points comme des chiffres sur un bilan comptable. J’aurais préféré une parente moins soigneuse, faisant des nœuds à l’arrière de ses ouvrages, formant mal ses croix, mais heureuse de transmettre un héritage. Pourquoi une telle indifférence apparente alors que ses tiroirs cachaient tant de trésors de mercerie précieusement conservés ? Sans doute n’avait-elle pas appris à exprimer au grand jour ses sentiments ou ses goûts.
- En tout cas, j’ignorais que Jeanne avait une nièce brodeuse, conclut Béatrice. Cela me ferait plaisir de vous offrir un de ses cadres.
J’avais une boule dans la gorge et ne pus en choisir aucun. Je ne voulais pas d’un cadeau que tante Jeanne n’avait jamais osé me faire de son vivant. La mercière Béatrice comprit ma réaction et me proposa alors le kit que j’avais longtemps regardé dans sa boutique. Un jour, c’est certain, je l’offrirais à l’homme que j’aime. Ou alors à ma fille. Il était temps, peut-être, d’avoir un enfant…
(c) Hélène croix de lune, 2009
ne pas reproduire sans mon autorisation
mercredi 8 juillet 2009
La marque du temps
Quatrième épisode des "Mots brodés" mettant toujours en scène la mercière Béatrice et un nouveau personnage, Violette, une brodeuse un peu particulière. J'espère que vous serez nombreux à aimer cette histoire et à me faire part de vos impressions...
à Louise F.
Déjà nous étions en avril et je n’avais pas vu le temps passer. Même si un foulard pastel ou une jupe fleurie distillaient un air printanier dans la rame du métro, le noir restait la tonalité dominante. J’avais hâte de retrouver les ateliers de restauration du musée des arts traditionnels où j’avais trouvé du travail pour trois mois. J’aimais traverser les bureaux encombrés de fioles colorées, rencontrer des hommes ou des femmes bariolés de peinture et m’installer dans mon petit local, au sous-sol. Il était un peu difficile d’être toute une journée privée de lumière naturelle mais les étoffes que je dépoussiérais méritaient bien pareil sacrifice. J’en avais traité de plus anciennes et de plus fragiles (notamment au musée du Caire), de plus historiques aussi (comme la tapisserie de Bayeux) et pourtant ces marquoirs du XIXe siècle m’émouvaient davantage. Était-ce parce que j’étais moi-même une brodeuse passionnée de point de croix ? Était-ce parce que j’avais conscience que l’exposition pour laquelle je travaillais allait sans doute être une des plus exhaustives sur les abécédaires, marquettes, marquoirs et samplers de jadis ?
Nous attendions les prêts de collectionneurs ou musées étrangers pour compléter les cent soixante pièces françaises qui seraient exposées. Béatrice, l’amie mercière qui m’avait trouvé ce job inespéré, avait prêté les marquoirs d’Ariane Buisset et Marie-Adèle Francières, jolies productions du couvent du Saint-Sacrement à Nîmes. Hier, le conservateur du musée de Salon et de la Crau avait remis au commissaire de l’exposition celui de Louise Justine Atalie.
Il m’avait juste été demandé de dépoussiérer minutieusement les toiles avec un aspirateur microscopique, de traiter précautionneusement la laine avec un produit antimite et de refixer à l’arrière les fils qui commençaient à se défaire. Aucune restauration ne devait être visible à l’endroit. Comme c’était frustrant de ne pas reformer ce F ou ce G, de laisser certaines fleurs sans tige ! Enfin, je connaissais les principes de mon métier. La restauratrice devrait être humble, au service de l’œuvre. Et rester transparente.
Je passais ainsi mes journées à observer les fils à l’arrière des marquoirs. Lesquels laisser aller et venir sans menacer la conservation de l’ouvrage ? Il ne fallait pas qu’après mon intervention, le revers ressemble à celui d’une broderie mécanique. J’étais heureuse de rencontrer une petite brodeuse qui avait mal coupé ses fils, avait eu la paresse de recommencer une nouvelle aiguillée. Ces fils désordonnés étaient sa vraie signature, presque son jardin secret. Je m’efforçais de ne pas trop y passer le râteau ou le désherbant. Marie-France Dubromel, qui exposait dans une galerie proche, était venue visiter mon atelier et avait été ravie de ma démarche respectueuse, elle-même se passionnant pour l’envers des broderies.
A force de les étudier sous toutes les coutures, j’étais devenue une vraie spécialiste des marquoirs. Je savais reconnaître les modèles d’alphabets, identifier les motifs religieux les plus obscurs, déterminer la composition d’un fil ou la trame d’une toile. Moi qui avais fait le tour des créateurs de point de croix, et commençais à me lasser de mon passe-temps favori, ces brodeuses d’autrefois me redonnaient envie de tirer l’aiguille.
Le soir, j’étais impatiente de broder toutes les croix que je n’avais pas le droit de faire renaître dans la journée, d’inventer des marquoirs à l’ancienne. Reproduire à l’identique des oeuvres existantes ne m’intéressait pas. Je commençais par une frise, continuais par les lettres, inventais un nom, choisissais une date au hasard. Je vieillissais ensuite mon ouvrage au marc de café ou à l’acide oxalique et le miracle opérait : l’ouvrage brodé semblait réellement né en 1880. Depuis que j’utilisais une certaine toile Pénélope achetée aux puces, l’illusion était troublante.
L’exposition, qui avait remporté un immense succès international, avait été prolongée pour quelques semaines encore. J’avais quant à moi terminé mon travail de restauration depuis bien longtemps et grâce au commissaire de l’exposition, j’avais été embauchée dans les ateliers pédagogiques du musée. Les parents qui souhaitaient visiter tranquillement l’exposition, pouvaient laisser leurs enfants s’initier au point de croix en ma compagnie. Généralement, je les laissais choisir entre l’initiale de leur prénom, une fleur, un oiseau mais ce n’était jamais gagné d’avance. Avais-je droit aux enfants les plus insupportables ? Les autres visitaient-ils sagement l’exposition avec leurs parents ? Je n’étais pas loin de le croire. J’essayais de ne pas trop leur en vouloir, cependant. Ils étaient plus habiles avec une console de jeu qu’avec une aiguille et le marquage du linge devait leur sembler une occupation bien étrange. Autrefois, les petites filles devaient sans doute avoir la même envie de jeter l’aiguille pour aller jouer à la marelle mais l’éducation qu’elles avaient reçue les maintenait immobiles. A voir le désordre qui régnait dans mon atelier, la nouvelle génération semblait bien décidée à venger ces brodeuses silencieuses et résignées ! Que naîtrait-il de tant d’agitation ? Certainement pas les chefs-d’œuvre que leurs parents admiraient à l’étage supérieur. Je n’étais pas nostalgique d’une époque où les gosses étaient privés d’enfance (que ce soit au couvent, à l’usine ou à la ferme familiale) mais de là à m’extasier devant tous ces enfants-rois…
J’avais hâte de retrouver ma paisible province après six mois passés à Paris. Même si j’allais une fois de plus être sans emploi. J’étais maintenant habituée à la précarité du métier et aux contrats qui m’obligeaient parfois à partir loin de chez moi, pour quelques mois. Je commençais à être connue dans ma spécialité de restauratrice textile et jusqu’à présent, les périodes de chômage n’étaient jamais bien longues… Je n’avais franchement pas le droit de me plaindre. Ma vie ne dépendait pas d’un atelier sur le point de fermer. Je n’avais pas encore d’enfants et mon compagnon était fonctionnaire. J’espérais qu’il serait là pour m’accueillir à la gare. Il était toujours si tête en l’air mais nous détestions nous harceler à coup de téléphones portables. Je préférais rentrer seule à pied, plutôt que d’envoyer un SMS débile (T où ?) . D’ailleurs, Damien était là… C’était si bon de rentrer à la maison en nous tenant par la main comme des adolescents attardés.
- Ma parole, tu as dévalisé les réserves du musée avant de partir ! C’est quoi toutes ces vieilleries ?
Damien qui m’aidait à défaire mes bagages, examinait d’un air perplexe mes broderies à l’ancienne.
- D’abord, ce ne sont pas des vieilleries, lui répondis-je un peu vexée, mais des abécédaires que j’ai brodés pendant mes longues soirées solitaires. Je me suis amusée à les patiner pour leur donner un petit air d’autrefois…
- Oui, je vois, et tu as même fait des trous dans la toile. A moins que tu n’aies engagé quelques mites, en renfort. Je me demande si je n’aurais pas préféré que tu sortes un peu plus avec des amis. Tu as vu combien il y en a ?
Effectivement, il y en avait beaucoup. Des petits monochromes réalisés en une soirée ou deux, des polychromes plus élaborés, des pas tout à fait achevés. J’avais oublié que nous vivions dans un appartement et qu’il n’y avait pas beaucoup de murs disponibles pour accrocher des cadres.
- Ne t’inquiète pas, je faisais juste ça pour m’amuser. Je n’ai pas l’intention de les exposer dans le salon ou la chambre.
D’ailleurs, c’est vrai, je ne m’étais jamais demandé ce que j’allais faire de ces petites choses. Prise par le jeu, j’avais chaque fois recommencé un nouvel ouvrage, dans une espèce d’euphorie. Je n’osais dire à Damien que j’avais bien envie de continuer. D’où me venait, soudain, ce besoin presque maladif de créer, d’inventer ?
Béatrice, mon amie mercière, était venue chez moi et ensemble, nous feuilletions le catalogue de l’exposition en nous extasiant devant certains marquoirs du passé.
- Tu as vu la finesse de cette frise, s’enthousiasmait Béatrice, et ce mouton qui ressemble à un dinosaure ?
- Oui, la petite fille l’a fait trop long et c’est ça qui le rend charmant. En fait, sur les abécédaires, ce sont presque toujours les erreurs qui magnifient l’œuvre.
- Comme tu parles bien, on voit que tu as côtoyé des conservateurs pendant six mois…Je plaisante, montre-moi plutôt les broderies dont tu me parlais au téléphone.
- Ah, mes fameuses vieilleries ! Tu sais que Damien commence à les trouver intéressantes ?
Béatrice passait d’une toile à une autre, les examinait à l’endroit, à l’envers et n’en croyait pas ses yeux.
- Franchement, il y aurait de quoi s’y méprendre. Certaines brodeuses reproduisent des marquoirs anciens mais leurs copies ont toujours un côté figé, même quand elles vieillissent leurs toiles ou choisissent des tons fanés. Peut-être parce qu’elles ne peuvent s’empêcher de faire joli, de bien broder leurs croix. Elles n’arrivent pas à se défaire de leurs bonnes habitudes de brodeuse.
- Elles ne cherchent sans doute pas à faire du vieux authentique comme moi ! Elles brodent cela comme n’importe quel autre modèle de créateur. Ce n’est pas du tout la même démarche.
- Tu as raison. Et puis toi, tu inventes ton abécédaire de A à Z, c’est le cas de le dire !
- Et je brode très mal… Je n’ai pas honte de faire mes croix toute vitesse et parfois pas dans le même sens. Je ne réfléchis pas trop aux couleurs, je ne compte pas vraiment les espacements entre les motifs. Je fais ça dans une sorte d’état d’urgence, d’impatience.
- Tu redeviens une enfant, en quelque sorte.
Je m’étais laissée séduire par l’idée d’exposer mes œuvres dans la boutique de Béatrice et je le regrettais un peu. Les brodeuses allaient-elles comprendre ma démarche ou m’accuser de tromperie ? A l’heure où certaines dépensaient des sommes faramineuses pour acheter des marquoirs troués et mités, n’allais-je pas passer pour une faussaire ? Un peu soucieuse, je poussais la porte de la mercerie. Mes broderies étaient toujours bien en vue sur les murs et je dois reconnaître qu’en entrant, elles attiraient l’oeil.
- Alors, tu n’as pas encore été obligée de les cacher ? demandais-je à Béa, faussement détendue.
- Non, mais je commence à croire que tu avais raison de me dire d’être prudente. Depuis ce matin, j’ai l’impression de marcher sur des œufs.
D’abord, me raconta Béatrice, il y avait eu les puristes qui trouvaient à ergoter sur l’association de certains motifs et étalaient leur science. Puis les brodeuses parfaites, qui trouvaient les croix vraiment très mal formées, le travail beaucoup trop bâclé. Ensuite, celles qui béates d’admiration, demandaient timidement si les abécédaires étaient à vendre ou si l’artiste acceptait les commandes.
- Tu leur as dit que je risquais d’avoir des ennuis à commercialiser des marquoirs qui pourraient être considérés comme des faux ?
- Oui, bien sûr, mais que veux-tu, c’est si tentant de posséder enfin un ouvrage qui donne si bien l’illusion de l’authenticité. La plupart d’entre elles ne peuvent se payer les merveilles que certaines collectionneuses acquièrent à prix d’or sur eBay ou dans les salles des ventes et qui les font rêver.
- Alors moi, je leur permettrais d’exaucer leur rêve à moindre frais ? Cela devient du délire. Si elles veulent des vieilleries, elles peuvent les broder tout comme moi.
- Sauf que toi, tu es vraiment douée pour ça. D’ailleurs, ce n’est pas pour rien que les antiquaires d’à côté sont venus ce matin en délégation.
J’avais oublié que la mercerie de Béatrice était installée dans le quartier des antiquaires et des brocanteurs. J’allais souvent farfouiller dans leurs boutiques quand il faisait maussade. J’admirais la vaisselle ancienne, particulièrement les tasses, mais il était rare que je reparte avec quelque chose. J’aimais surtout retrouver dans ces endroits encombrés, le charme du grenier de ma grand-mère. Perdue dans mes souvenirs, j’avais même parfois l’impression d’entendre son rire au loin ou de sentir l’odeur inoubliable de son rôti.
Béatrice m’expliqua qu’il n’y avait pas de quoi s’affoler. Ils étaient seulement venus lui demander si elle avait l’intention de se lancer dans la vente d’antiquités. Ils craignaient la concurrence d’une boutique plus fréquentée que la leur. Quand elle leur expliqua qu’il s’agissait d’une exposition d’imitations de broderies anciennes non destinées à la vente, ils semblèrent rassurés. Cependant, ils trouvaient un peu dangereux de montrer jusqu’où la marque du temps pouvait aisément être reproduite sur une simple toile brodée et que cela pouvait nuire à leurs propres ventes.
- Ah oui, je vois, les gens vont finir par se méfier ou ne plus accepter les prix pratiqués sur le marché.
- Ou bien exiger une expertise scientifique pour connaître la date exacte des marquoirs avant l’achat, suggéra Béatrice. Est-ce que tu crois que c’est possible ?
- Oui, mais cela coûte très cher, plus cher que le plus cher des marquoirs, et nécessite quelques mutilations irréversibles.
- Si je comprends bien, tu pourrais sans problème vendre un de tes marquoirs à un antiquaire et le faire passer pour authentique, personne n’y verrait rien !
Je n’avais franchement pas pensé à cela en composant mes premiers marquoirs. Durant quelques jours, j’étais un peu anxieuse à l’idée des sollicitations possibles d’un brocanteur peu scrupuleux ou même d’une cliente de Béatrice. Même si je donnais un de mes ouvrages à une personne de confiance, celle-ci pouvait très bien l’offrir à quelqu’un d’autre, qui le proposerait à un brocanteur puis le marquoir se retrouverait dans une salle des ventes. Toute cette spéculation autour des ouvrages brodés m’écoeurait car elle brisait mon rêve. Dès que je prenais mon aiguille, j’avais l’impression d’être une usurpatrice. Fallait-il signer et dater toutes mes créations, leur rajouter un signe distinctif ? Cela n’aurait pas changé grand-chose, ces quelques points supplémentaires pouvant très bien être défaits. Taguer la toile au revers ? C’était une possibilité mais je ne savais pas quelle encre indélébile utiliser.
Et puis une mission d’urgence m’avait détournée des petites croix et éloignée de mon coin de province. Une équipe d’archéologues avait exhumé des fragements de tissus médiévaux très bien conservés et avait besoin de mon expertise pour la préservation de ces étoffes. C’était une découverte assez exceptionnelle et j’étais fière de la mission qui m’était confiée. Comme il était émouvant de tenir entre ses doigts un bout de toile qui avait été tissé dans un passé si lointain. Je n’avais jamais vraiment travaillé avec des archéologues sur le terrain et c’était une expérience très forte. Malgré les conditions météo difficiles, les tensions liées à la fatigue et au manque de temps, les échanges étaient passionnants. J’avais l’impression d’avoir retrouvé l’enthousiasme de mes vingt ans. Je croisais toute la journée de solides gaillards aux chaussures boueuses et aux vêtements trempés, toujours prêts à me montrer leurs dernières trouvailles. Dans ma cabane de chantier en tôle, j’étais à des années lumière de l’ambiance feutrée de la mercerie de Béatrice. Cela me fit tout drôle de recevoir sur mon portable un appel de sa part. Que pouvait-elle avoir de si urgent à me demander ? J’espère que ce n’était pas quelque chose d’aussi futile que de l’aider à trancher entre un rouge 498 ou 321 pour démarrer un nouvel ouvrage ! Quand j’étais sur une mission délicate, de tels problèmes m’agaçaient au plus haut point. Enfin, Béatrice n’était pas du style à me déranger pour rien…
J’avais bien fait de répondre. Béatrice était dans tous ses états. Sa mercerie avait été cambriolée durant la nuit. Ce n’était pas la première fois mais cette fois-ci, on avait aussi saccagé pas mal de choses dans la boutique, par dépit sans doute de ne pas avoir trouvé d’argent. J’étais si désolée pour elle que je n’avais même pas pensé à lui demander des nouvelles de mes marquoirs. Je crois que je les avais tout bonnement oubliés. C’est de toute manière ce que j’avais de mieux à faire car je ne les reverrais sans doute jamais.
- Je suis très embêtée, Violette. Je ne comprends pas pourquoi ils les ont volés.
- Ont-ils volés d’autres choses ?
- Tout ce qui était ancien ou en avait l’air… Ma collection de petits rouges, des articles de mercerie ancienne. Heureusement que les marquoirs du couvent du Saint-Sacrement n’étaient pas encore revenus de l’exposition parisienne.
- Oui, heureusement ! Je t’ai toujours dit que tu n’étais pas prudente de laisser des collections de valeur dans ta mercerie. Ta porte n’est pas assez sécurisée, tu n’as pas de système d’alarme comme les antiquaires. Et j’ai bien peur que mes cadres n’aient attiré des voleurs d’antiquités. Je suis vraiment navrée pour toi mais ne te fais pas de soucis pour mes broderies.
- Tu crois ? Je me sens si coupable. Tout ce que j’avais dans la boutique était bien assuré mais pas tes abécédaires… Et puis c’était des pièces uniques, de véritables créations.
Béatrice était au bord des larmes.
- Arrête de te miner avec ça. Je peux en refaire tant que je veux des marquoirs, et même des plus beaux, d’accord ? Ecoute, je rentre ce soir pour le week-end. On en reparle tranquillement chez moi à vingt heures, si tu es disponible. Viens avec Pierre, cela fera de la compagnie à Damien.
Les garçons avaient su détendre l’atmosphère en nous concoctant un petit apéritif maison. Heureusement car Béatrice était arrivée très tendue. Elle s’en voulait tellement. C’est vrai qu’elle avait été imprudente mais peut-être pas autant que moi qui était l’auteur de ces marquoirs de malheur.
- Violette, me supplia Damien de manière théâtrale, tu me promets de laisser tomber tes broderies, je ne tiens pas à retrouver l’appartement comme la mercerie de Béatrice !
- Tiens, tiens, s’étonna Pierre, je commence à me demander si ce n’est pas toi qui as engagé des voleurs professionnels pour t’en débarrasser…
Voilà qui fit sourire Béatrice.
- La prochaine fois, Damien, tu leur demandes d’y aller doucement sur le reste de la boutique. Les fils piétinés et les toiles déchirées, ils auraient pu s’abstenir. Enfin, cela aurait pu être pire. Ils auraient pu mettre le feu au magasin.
Oui, c’est vrai, les dégâts avaient été moins importants qu’en apparence et les choses dérobées avaient surtout une valeur sentimentale pour Béatrice. Elle avait commencé sa collection de petits rouges à l’époque où cela ne coûtait rien. Certains mêmes lui avaient été généreusement donnés. Elle avait une peine immense comme lorsque l’on perd des souvenirs de famille mais elle s’en remettrait vite.
- Si tu les as photographiés, suggérais-je, pourquoi ne pas les retranscrire en grille et les publier dans un livre comme Muriel Brunet ? Comme cela, tu auras moins l’impression de les avoir perdus. Je peux même te les rebroder.
- Comme tu es gentille mais je n’ai que de mauvais scans inexploitables. Tu sais, je préfère tourner la page. Je crois que je suis vaccinée des collections et que je n’achèterai plus jamais rien dans les vides-greniers.
- Quoi, s’exclama Pierre, qu’est-ce que j’entends ? Vite un médecin. Béatrice est en pleine dépression.
Cela dérida définitivement tout le monde et nous permit d’aborder le sujet du vol de mes créations de manière plus sereine. A la Police, Béatrice n’avait pas déclaré que les broderies dérobées ressemblaient comme deux gouttes d’eau à des marquoirs anciens. Elle leur avait parlé de broderies reprenant des motifs traditionnels, sans mettre l’accent sur le fait que c’était sans doute eux que les voleurs étaient venus chercher. Elle avait bien fait. Si mes faux se retrouvaient un jour sur le marché des antiquités, je n’avais pas à en être responsable. J’étais une faussaire innocente victime de voleurs. Je n’avais rien à me reprocher.
Les mois passèrent et nous étions soulagées : aucun marquoir n’était réapparu sur eBay ou dans les ventes spécialisées. Je commençais à me dire que ma production était sans doute partie très loin. Peut-être au Japon. Des yeux bridés s’extasiaient peut-être à l’heure actuelle devant l’un de mes autels néogothiques au charme très français. Ou alors le commanditaire du vol conservait-il sa collection acquise malhonnêtement à l’abri des regards et des convoitises.
J’avais commencé une immense nappe avec différentes frises traditionnelles, m’interdisant désormais les abécédaires. Sans conviction, je prenais ma toile de lin chaque soir, surtout pour la détente que procurent les mouvements réguliers de l’aiguille. Et tout en brodant une guirlande un peu trop chargée à mon goût, j’imaginais toutes les belles lettres anglaises ou gothiques que j’aurais aimé faire naître sur mon tambour. Bientôt, je reprendrai ma toile Pénélope et j’inventerai à nouveau l’ouvrage de demoiselles imaginaires. Victoire, Berthe, Flore, Appoline... Tout un pensionnat. Il n’était plus question de me priver de ce plaisir.
J’avais prévu un peu à contrecoeur d’accompagner Béatrice au Salon de l'Aiguille (n’ayant plus guère d’intérêt pour la broderie) et finalement j’étais heureuse d’y aller. J’avais besoin de fils soyeux, d’écheveaux aux teintes subtiles, d’inspiration… J’imaginais déjà le plaisir que ce serait de cueillir un bouquet de nuances adapté à mes futurs projets. Pour l’instant, je ne voulais en parler à personne, pas même à Béatrice, mais elle avait vite compris dans le train qui nous menait à Paris, que mon enthousiasme cachait quelque chose.
- Je me demande Violette, ce qui te rend si gaie ! Tu n’aurais pas décidé de te remettre à tes marquoirs, par hasard ?
- C’est possible, répondis-je, énigmatique… Ce n’est pas un crime après tout.
- Bien sûr que non mais cette fois-ci, je ne les exposerai pas dans ma boutique.
- T’inquiète, je les garderai sous clé !
Comme une cuisinière qui fait son marché et qui ne sait pas encore ce qu’elle va mettre dans son panier ni quel plat elle pourra bien inventer avec les légumes de la saison, j’arpentais les allées de la salle d’exposition à l’affut d’un fil ou d’une toile.
J’avais perdu Béatrice qui connaissait beaucoup de monde et s’arrêtait à tout bout de champ pour discuter et admirer les nouvelles grilles des derniers créateurs à la mode. Quelle était la tendance actuelle ? Le rétro avait-il toujours la cote ? Je m’en moquais éperdument. J’avais terminé mes achats qui me semblaient fort raisonnables comparés à ceux des brodeuses que je croisais chargées comme des mulets. A croire qu’elles voulaient toutes ouvrir une mercerie, ma parole ! Dire que j’avais été comme elles il n’y a pas très longtemps, achetant plus de grilles que je ne pourrais jamais en broder en une seule vie.
Un peu anesthésiée par le bourdonnement de la foule et les douloureux piétinements, je paressais sur un stand d’antiquités, espérant que Béatrice finirait par me trouver là. Il y avait de très beaux ciseaux de Nogent (trop chers pour ma bourse, hélas), des fils anciens pas très connus, de la dentelle de Calais, des marquettes d’école, des broderies religieuses. Et au milieu de ce désordre de vieilles choses présentées de manière très étudiée, je le reconnus comme une mère reconnait son enfant : mon marquoir de Gilberte de Forcheville ! Comme il rendait bien dans ce joli cadre ancien. Il était plus vrai que vrai. J’en avais presque le souffle coupé.
- Puis-je vous renseigner, Madame ?
Submergée par des émotions confuses et contradictoires, je n’avais pas vu la jeune antiquaire s’approcher. Sa voix, pourtant très aimable, m’avait presque fait sursauter.
- Oh, non, merci, ce n’est pas nécessaire. J’admire simplement ce beau travail de broderie. Je ne suis pas collectionneuse.
- Dommage… C’est un de nos plus beaux marquoirs. Il a été brodé par une de mes aïeules.
- Ah oui ? fis-je, faussement enjouée. Je n’allais pas révéler à cette femme de mon âge que c’était moi, son ancêtre. Ni lui suggérer de lire Proust pour découvrir que Gilberte de Forcheville était la fille de Charles Swann et Odette de Crécy… Mon faux marquoir était quand même vendu 1400 euros ! Je ne sais pas où l’antiquaire l’avait acheté mais son mensonge m’empêchait de lui poser la question.
- C’est triste de vendre un souvenir de famille, lançais-je pour tester sa réaction.
- Oh, vous savez, j’en ai tellement que je ne peux tous les garder. Et puis c’est celui d’une ancêtre très lointaine.
J’étais persuadée que l’antiquaire savait qu’elle vendait un faux. Sinon, pourquoi cette invention de patrimoine familial ?
J’expliquais tout cela à Béatrice retrouvée à la cafeteria. D’après elle, cela ne prouvait rien. Il était très fréquent que les antiquaires en rajoutent un peu.
- Tu comprends, me dit-elle, cela donne une petite valeur sentimentale à l’objet. Cela fait toujours craquer les acheteurs. C’est beaucoup plus vendeur de faire croire qu’on connait l’histoire d’un meuble ou d’un trousseau. L’antiquaire a peut-être simplement acheté ton marquoir aux puces et elle a inventé cette histoire pour impressionner les clients.
- Ce qui me déçois le plus, fis-je un peu dépitée, c’est que tout le monde triche.
- En tout cas, il vaut mieux faire comme si tu n’avais rien vu.
Et c’est ce que je fis. Un peu attristée tout de même d’abandonner Gilberte de Forcheville sur le stand de l’antiquaire, je pris discrètement une ou deux photos souvenir avec mon téléphone portable. Je ne pensais pas retrouver la trace d’autres broderies. C’était déjà si extraordinaire d’être tombée par hasard sur l’une d’entre elles ! Et pourtant, je n’étais pas au bout de mes surprises.
Comme des fleurs qui éclosent soudainement au printemps, mes marquoirs réapparurent un peu partout ! En flânant sur eBay, il m’arrivait de retrouver certains de mes petits rouges. Les enchères commençaient même à s’envoler. Béatrice me signalait régulièrement des blogs sur lesquels elle avait repéré une des mes œuvres. C’était presque devenu un jeu pour nous quand je passais dans sa boutique. Elle allumait son portable et nous partagions nos découvertes dans le plus grand secret.
J’étais venue lui rendre une petite visite ce mardi matin et, la mercerie étant déserte, nous nous en donnions à cœur joie tout en sirotant un excellent Darjeeling.
- Tiens regarde celui-ci, dit Béatrice en cliquant sur un de ses marques-pages. Sylviane-doigts-de-fée l’a acheté ce week-end en Normandie. Je lui ai mis un commentaire pour lui demander si elle était bien sûre qu’il s’agissait d’un authentique. Et bien, elle a mal pris ma remarque, disant qu’elle savait reconnaître un marquoir ancien d’une reproduction.
- Il y en a même une qui, un jour, m’a dit qu’elle s’en moquait. Ce qui comptait pour elle, c’était d’y croire.
- Pourquoi pas ? Et je suppose que plus c’est cher, plus ça les aide à y croire.
Le lendemain, Béatrice m’envoya un message sibyllin pour me dire de me connecter sur le site des Alphabets d’autrefois ce que je fis immédiatement.
Pour la première fois, une de mes créations était proposée en grille. Magalie Prince, la créatrice des Alphabets d’autrefois avait acheté mon abécédaire d’Eugénie Tardieux et en avait retranscrit les moindres erreurs. Toutes les brodeuses s’arrachaient le modèle surtout depuis qu’un SAL organisé par une certaine Alice l’avait fait connaître. De blog en blog, je voyais le marquoir d’Eugénie prendre des couleurs, virer au bleu, au rouge, se répandre sur de la toile Aïda ou au contraire devenir une petite chose précieuse brodée en un fil sur un fil. Comparés à mon marquoir d’origine, toutes leurs versions avaient cependant l’air d’une reproduction. Béatrice avait raison, mes doigts seuls paraissaient capables de produire du vrai faux vieux ! Peut-être étais-je habitée par l’esprit de ces petites filles quand je prenais mon aiguille. Je commençais presque à trouver cela étrange, troublant. J’avais parfois l’impression d’être une passeuse…
La semaine suivante, Dorothée, une conservatrice que j’avais connue au musée des arts traditionnels, m’invita à passer la journée à Paris. Elle en profiterait pour me montrer le dernier chef d’oeuvre qu’elle avait trouvé et me donner un peu de travail. Elle collectionnait depuis quelques années toutes sortes de broderies du début du XIXe siècle et m’en confiait toujours le nettoyage et l’encadrement. Elle avait acheté au Salon de l'Aiguille, un marquoir très intéressant qui nécessitait des soins particuliers. Durant un instant, j’eus très peur qu’elle n’ait acquis celui de Gilberte de Forcheville ! Elle m’en présenta un autre mais je ne fus pas soulagée pour autant : il portait le nom de Xavière de Luce et était peut-être mon canevas le plus élaboré, brodé tout en soie. Je me souvenais parfaitement du plaisir que j’avais eu à broder le X très orné du prénom, le panier de roses blanches. J’avais eu du mal à les reconnaître car elles étaient très sales. On aurait dit que l’ouvrage sortait tout droit d’une poubelle. Il faisait vraiment peine à voir. Dorothée me proposa de l’emporter chez moi pour le restaurer à mon rythme, ce que fis avec bonheur. Même si c’était un peu cocasse de restaurer une de mes propres broderies, je pris ma tâche bien à cœur, oubliant parfois qu’il s’agissait d’une fiction du passé née de mon imagination. Et c’est bien l’unique fois, que je gagnai un peu d’argent grâce à un de mes marquoirs.
Je n’ai pas retrouvé toutes mes broderies, mais je sais qu’elles continuent à voyager loin de moi. Sans le savoir, vous en avez peut-être une dans votre collection. Je sens que vous commencez à douter. Cet échantillon brodé que vous avez acquis contre une petite fortune, les usures qui le magnifient à vos yeux sont-elles celles du temps ou celles du rêve ? Et si c’était une chimère, la fable d’une brodeuse passionnée, le songe éveillé d’une restauratrice pas comme les autres ? Tant pis, après tout. Peu à peu, vous arriverez peut-être à entendre les petites filles d’autrefois dialoguer avec celles que j’ai inventées, à les imaginer appliquées à copier un semblable modèle. Vous comprendrez alors que mes petites croix n’étaient pas une imposture….
(c) Hélène croix de lune, 2009
Dans la rubrique "salon littéraire", retrouvez les nouvelles précédentes mettant en scène Béatrice et d'autres brodeuses (Le fil d'Ariane, Le temps d'une ronde, Ad libitum).


