mardi 1 janvier 2008

Le temps d'une ronde

Mon cadeau du Nouvel An à mes fidèles lectrices et à toutes les nouvelles qui sont les bienvenues sur mon petit coin de lune...

Cet épisode fait suite aux aventures de la mercière Béatrice qui grâce à une étrange histoire de marquoirs, avait fait la connaissance de Pierre... Vous pouvez relire les épisodes précédents du Fil d'Ariane ici.



LE TEMPS D'UNE RONDE


Un round robin consiste à former un groupe de brodeuses. Chacune commence un ouvrage sur le thème de son choix puis le transmet à la suivante qui aura fait la même chose de son côté avec la broderie qu'elle aura commencée. A la fin, chaque participante récupère sa toile brodée par toutes les brodeuses du groupe.



VERONIQUE

Les enfants allaient encore être en retard à l’école. C’était tous les jours pareil. J’avais beau vérifier les cartables ou choisir les vêtements la veille, rien ne se passait jamais comme prévu. A la dernière minute, Alice n’arrivait pas à fermer son pantalon rouge devenu trop petit, Emilie ne trouvait plus sa deuxième Converse et Louis restait des heures sous la douche. Pour le petit déjeuner, ce n’était guère mieux. Je me levais pourtant une demi-heure avant eux afin de presser les oranges, faire chauffer le lait, griller les tartines. Cela ne semblait guère les émouvoir que je me donne tout ce mal au lieu de les gaver de céréales trop sucrées, de viennoiseries déjà toutes prêtes, de jus de fruits fluorescents. L’aînée allait encore partir le ventre vide parce que je n’avais pas racheté de Nutella. Heureusement, les deux autres étaient moins difficiles et avaient bon appétit le matin mais qu’est-ce qu’ils mangeaient lentement ! Tant pis, ils partiraient une fois de plus sans s’être brossées les dents.

Dans la voiture, arrêtée à un feu qui semblait ne jamais vouloir passer au vert, je me demandais comment François, mon mari, se débrouillerait à ma place. Il se levait tous les matins aux aurores ayant plus d’une heure de trajet pour aller travailler. Toute la maison sommeillait encore lorsque je l’entendais claquer la porte de l’entrée. Habitué à cette image douce d’une famille paisiblement endormie, pourrait-il s’adapter aux cris et bousculades quotidiennes ? Inutile d’y penser, je n’avais pas l’intention d’abandonner mon poste de mère au foyer. Je m’en sortais finalement pas trop mal : le portail de l’école était encore ouvert et mes enfants avaient même trois minutes d’avance.

De retour à la maison, j’appréciais mon deuxième café du matin tout en parcourant mes blogs préférés. L’ordinateur était enfin disponible, autant en profiter sans perdre une minute. Il serait bien assez tôt ensuite pour la cuisine, le ménage, le repassage…Tiens, Béatrice m’envoyait un message pour me dire que la toile du round robin était prête et que son ami allait passer me la déposer ce matin. Cela devait être lui qui sonnait à la porte. Et la maison qui n’était même pas rangée…

PIERRE

Béatrice m’avait demandé de déposer un paquet chez les Dubois, prétextant que c’était sur mon chemin. Elle aimait bien m’associer à ses projets, peut-être pour me signifier que j’avais encore et toujours une place de choix dans sa vie. Malgré son refus de m’épouser.

Nous ne nous connaissions que depuis quelques mois lorsque je l’avais demandée en mariage. J’avais du être bien ridicule au restaurant en lui offrant un diamant au moment du dessert, sur fond de champagne et de déclaration d’amour. Qu’est-ce que je pouvais être démodé parfois ! Béatrice ne m’avait pas répondu tout de suite. Elle avait besoin de réfléchir, et moi, je pensais que c’était mauvais signe. Je m’étais conduit comme un imbécile à cause de cette histoire insensée de marquoir et voilà que je prenais la vie pour un film. Avais-je donc perdu la tête, moi d’habitude si raisonnable ?

Béatrice était tellement touchante. Sous ses allures de femme-enfant, elle cachait une personnalité fort complexe, tantôt fragile, tantôt volontaire. Elle n’avait absolument pas conscience de sa sensualité naturelle et c’est sans doute, ce qui m’avait tant séduit en elle. Peu à peu, nous nous étions apprivoisé. Je dormais parfois chez elle et savourais à ses côtés des instants de bonheur et de grâce. Nous nous aimions, pourquoi fallait-il que je l’épouse ?

C’est un peu ce qu’elle m’avait expliqué quelques jours plus tard. Elle pensait ne plus pouvoir vivre vraiment en couple. Elle avait besoin de solitude, même si elle aimait se blottir contre mon épaule. Elle avait très peur de tout casser en m’épousant. Elle avait certainement raison. Je regrettais de m’être emballé et appréciais plus que jamais les heures précieuses passées ensemble.

J’ignorais exactement ce que contenait le paquet que je devais remettre à Véronique Dubois mais il était relativement lourd. Il devait contenir du fil, de la toile à broder, toutes ces petites choses qui font scintiller les yeux de Béatrice. Elle m’avait parlé d’un échange, d’une toile qui devait circuler entre brodeuses. Je n’avais pas très bien compris le principe de ce qu’elle appelait, si je m’en souviens bien, un round robin.

Véronique Dubois qui s’excusait du désordre qui régnait dans sa maison, voulait m’offrir un café mais je n’avais guère le temps de m’arrêter. J’avais du mal à imaginer cette jeune femme un tambour à la main, tant elle semblait nerveuse mais j’avais sans doute des préjugés sur les brodeuses. Je les imaginais toutes comme Béatrice, calmes, posées, gracieuses...et ordonnées ! Je devais forcément me tromper. Malgré les affaires qui traînaient partout, j’aimais beaucoup l’ambiance qui régnait dans ce pavillon. On y sentait la vie, la présence d’enfants débordants d’énergie. Les maisons devenaient si vite silencieuses. Mon fils avait maintenant vingt-quatre ans, ma fille vingt-deux et ils faisaient leurs études bien loin d’ici. Plus aucun jouet ou chausson ne traînaient dans mon entrée. Un jour, Véronique Dubois regretterait ces temps de fatigue et d’énervement mais elle l’ignorait encore.

CHANTAL

C’était le premier round robin auquel je participais. Cela m’avait toujours fait un peu peur ces ouvrages qui circulent par la poste au risque de se perdre en route. Et puis ces échanges ne se passaient pas toujours très bien. Des participantes ne respectaient pas les délais et j’avais vu des toiles terminées qui n’étaient pas une réussite. Certaines brodeuses ne se donnaient guère de mal sur la toile qui n’était pas la leur ou étaient simplement moins douées. Pas facile de bien composer sa partie et de l’harmoniser avec celle des autres. Je pense que j’aurais été la première à ne pas y arriver.

Et puis Béatrice m’avait embobiné (normal, pour une mercière) et elle m’avait inscrite à sa ronde. Elle avait bien fait. Elle qui m’avait connue lorsque j’étais institutrice, devait sans doute me trouver bien éteinte depuis que j’étais à la retraite. Où était donc passée la Chantal qui ne craignait pas d’initier une classe entière au point de croix, distribuant une grille Sajou à droite, débutant une aiguillée à gauche ? Peut-être n’était-ce qu’une fatigue ordinaire après des années de tension mais je commençais à trouver cela inquiétant. J’avais soudain le temps de faire tout ce qui me plaisait (ce fameux temps qui m’avait tant manqué avant) et je ne faisais rien. Ni lecture, ni broderie, ni gymnastique. Rien. Juste les tâches ménagères et le jardinage afin que René, mon mari qui n’était pas encore retraité, ne remarque pas ma déprime en rentrant le soir à la maison.

Le thème qui avait été choisi par Béatrice était celui de la broderie ou de la mercerie. C’était un tout petit round robin avec quatre participantes, des habituées de sa boutique. Nous avions toutes divisé notre grande toile en quatre parties égales et rédigé nos instructions dans un carnet joliment décoré. Moi, j’avais fait le choix de modèles Prairie Schooler représentant des brodeuses. Béatrice voulait une broderie vieux rose et écrue avec surtout des représentations d’objets de mercerie. Elle avait brodé « Mercerie ancienne » en haut de sa toile et j’étais chargée de la partie de gauche. Comme Véronique avait disposé à droite une jolie collection de dentelles et galons (certains brodés, d’autres pas), je me demandais si je n’allais pas broder des bobines de fils, des ciseaux et coudre des boutons de nacre.

J’avais déjà terminé ma partie sur la toile mauve de Véronique et j’avais apprécié la douceur des fils de soie. Je n’avais jamais brodé que des DMC, mais là, j’étais conquise. Même si, les fils s’accrochaient à mes doigts râpeux de jardinière. En revanche, j’aimais moins la finesse de la toile. Véronique s’était excusée d’avoir choisi de la 16 fils. Elle était toute pardonnée car c’était vraiment magnifique. Mais qu’il est difficile d’admettre que sa vue a baissé et de se rendre compte qu’on est la plus âgée d’un groupe !

SARAH

Mes copines ne se moquaient plus de moi et m’accompagnaient parfois à la mercerie. Elles savaient que la broderie m’avait aidé à vaincre mon anorexie et étaient heureuses de ne plus me voir traîner avec ce drôle de garçon, un pseudo punk dont la révolte était surtout de boire de la bière dès 9h du matin. J’avais cependant gardé un look bizarre et le noir était toujours ma nuance préférée. C’était d’ailleurs la couleur de toile que j’avais choisi pour le round robin. Cela me faisait tout drôle de participer à un projet en commun avec des femmes plus âgées que moi. D’autant plus que j’avais toujours eu du mal à communiquer avec les adultes, en particulier avec ma mère.

Béatrice avait trouvé que cela me ferait du bien de m’intégrer dans un groupe qui ne me ressemblait guère, a priori. Rien de mieux, disait-elle, pour prendre de l’assurance. Et j’avais besoin de discipline. Je faisais parfois n’importe quoi… Je terminais rarement mes ouvrages, perdais mes aiguilles, déchirais mes grilles. Il régnait à l’arrière de mes toiles, un consternant fouillis de nœuds et de fils emmêlés. Là, je m’étais juré de m’améliorer.

Tout d’abord, j’avais commencé par broder la partie centrale de ma propre toile. Histoire de voir si j’étais capable de prendre de bonnes habitudes avant de massacrer l’ouvrage des autres. Le modèle de la Sylphide Toquée que Béatrice avait trouvé pour moi était génial. Cette brodeuse en action devait donner le ton à l’ensemble de ma toile. Je voulais qu’elle ait un côté Manga, mais je ne sais pas si les autres brodeuses allaient rentrer facilement dans mon univers !

Chantal, la plus âgée de nous quatre, avait adoré broder sur ma toile une brodeuse un brin gothique qui ressemblait à la Miss Marry Mack de La D Da. Je ne sais pas où elle avait déniché la grille mais cela l’avait détendu après la broderie en fils de soie sur le lin 16 fils de Véronique. Un vrai cauchemar pour moi également…

J’avais eu la mauvaise idée d’emmener cet ouvrage pour le broder dans mon café préféré. Un peu par provocation et beaucoup par bêtise. La catastrophe qui devait arriver, arriva, surtout avec ma maladresse habituelle. Enervée par la présence de certains garçons de ma classe qui se moquaient de moi (je l’avais bien cherché du reste), je renversais le fond de ma tasse de thé sur un coin de la toile. Pas beaucoup mais suffisamment pour que cela se voit, surtout sur un ouvrage si délicat. Heureusement que Chantal n’habitait pas trop loin. J’arrivais chez elle en larmes avec l’impression d’avoir provoqué le désastre le plus épouvantable sur la planète ! Elle ne me gronda pas (comme l’aurait fait ma mère) et ne chercha pas à me consoler (comme l’aurait fait ma grand’mère). Elle prit l’affaire très au sérieux, tamponna le lin par ci par là avec un mélange de thé et de café, laissa sécher la toile, recommença jusqu’à l’obtention d’un effet fondu, délicieusement suranné. Une véritable fée ou magicienne. Véronique allait adorer ce côté brocante, c’était certain.

BEATRICE

La ronde était terminée depuis quelques mois et les liens qu’elle avait permis de tisser ne s’étaient pas défaits. Pierre et moi allions garder les petits Dubois ce soir pendant que leurs parents seraient au cinéma avec des amis. Finalement, j’aimais bien mon rôle de nounou et jouer à la maman en présence de Pierre, me troublait énormément. Si je l’avais connu plus tôt, si je n’étais pas devenue stérile à la suite d’un accident, notre vie aurait été toute autre. A quoi bon penser à ces choses-là ? J’avais rencontré un nouvel amour à quarante cinq ans et c’était un cadeau magnifique, inespéré.

Sarah et Chantal passaient très souvent le mercredi après-midi ensemble. La jeune fille de 17 ans tondait le gazon ou taillait les hais du jardin de l’ancienne institutrice qui se faisait un plaisir de l’aider à réviser ses leçons ou à comprendre l’énoncé d’une dissertation. Avec un peu de chance, Sarah arriverait à avoir son bac, elle qui avait été à deux doigts de tout laisser tomber. C’était une jeune fille intelligente et très douée mais terriblement paresseuse. Chantal l’avait bien compris et avait su la remotiver tout en se trouvant une nouvelle vocation. Elle pensait même créer au sein de la "Maison des associations", une cellule pour recevoir les adolescents en détresse. Juste un endroit d’écoute qui manquait à tellement de jeunes.

A nous voir si différentes et pourtant unies, j’étais heureuse d’avoir trouvé dans un monde de tensions et de mesquineries, ces petites bulles d’harmonie. Elles étaient peut-être illusoires, mais qu’importe, elles m’aidaient à vivre. Respecter le choix d’une autre brodeuse, s’exprimer sur une toile sans contredire les parties déjà brodées par les autres participantes, cela demande d’être à l’écoute et ouverte aux expériences les plus folles. Passer de l’univers étrange de Sarah à celui très précieux de Véronique, des tons roses et écrus de ma toile aux couleurs chaudes et éteintes des modèles préférés de Chantal, voilà une gymnastique que j’adore ! L’esprit est en éveil, les doigts découvrent une matière puis une autre, jonglent avec les fils tantôt brillants, tantôt mats, les toiles plus ou moins fines, plus en moins claires... Le bonheur de créer à quatre mains une broderie unique.

En musique, la ronde est une note qui dure tout le temps de la mesure. Elle prend le temps d’exister, de vibrer, de résonner, au lieu de s’agiter dans tous les sens comme des petites croches nerveuses. Le temps d’une ronde entre brodeuses, oublier cette course effrénée qui ne mène nulle part… et puis recommencer.

12 commentaires:

Zenana a dit…

J'ai gouté cette suite avec délice, un thé fumant sur le bureau, John Trudell dans les oreilles.. Quel doux début de journée, d'année !
La justesse des mots, le sens de l'observation... c'est superbe ! On peut s'identifier a l'une ou l'autre de ces brodeuses.
Merci, merci, merci !

Noëlle a dit…

Merci de ce joli cadeau!

isabelcouddeb a dit…

merci de cet episode , si vrai . toutes les brodeuses peuvent s'y retrouver . tous mes voeux pour 2008, en esperant que cette vocation d'ecriture continue pour notre plus grand plaisir.

Vero M a dit…

Mezrci de ce cadeau et Trés trés bonne année 2008 à toi et ceux qui te sont chers :-))
Bisous

mousse a dit…

merci de nous faire entrer en douceur dans cette nouvelle année...j'ai retrouvé un peu de l'ambiance d'"Ensemble" d'A.Gavalda, ce rassemblement impossible d'êtres très différents mobilisés sur une création.
je n'ai jamais participé à une "ronde" (joli le parallèle avec la musique!)...tu m'en donnes l'envie!
Bonne Année Hélène!

brodstitch a dit…

un magnifique cadeau de 1 janvier!
bravo à toi.
Très très bonne année à toi et aux tiens.

E.M.A. a dit…

Merci pour le cadeau de la nouvelle année, j'aime beaucoup la manière dont tu nous fait entrer dans l'univers de ces différentes brodeuses. Je te souhaite une très belle année.

Anonyme a dit…

Avec un jour de retard pour cause de migraine, je savoure la lecture de ta jolie nouvelle. J'aime beaucoup la comparaison ronde de broderie, ronde en musique. Belle et douce année 2008, Hélène!
Catherine

Anonyme a dit…

Ce récit de vie est un vrai instant de bonheur. Merci de nous l'avoir fait partager.
Sevram

La crosiée a dit…

J'adore ! J'adore ! J'adore ! J'en veux encore !!!!

La croisée

Mime a dit…

Cela faisait bien longtemps (à ma grande honte) que je n'étais pas passée par chez toi mais en feuilletant tes pages j'ai eu le bonheur de tomber sur celle ci !
Selon la bienséance il est encore tant de te souhaiter une très bonne année !
bonne fin de soirée!

Anonyme a dit…

Hummmmm !

J'espère qu'il y aura une, ( euh, plusieurs ?) suite.
Je m'oblige à ne pas tricher en allant vérifier plus haut. Mais avouons-le, ça me démange...

Momodino