mercredi 5 septembre 2007

Le fil d'Ariane, chapitre IV

vers les chapitres précédents : I ou II ou III

CHAPITRE IV

L’heure de la rentrée des classes avait sonné et le matin, paressant au fond de mon lit, j’entendais les rires joyeux des enfants sur le chemin de l’école. Quelques pleurs aussi parfois. A quatre heures, le cortège repassait dans l’autre sens. Sacs à dos ou cartables à roulettes envahissaient l’espace de la rue piétonnière. Certaines mamans faisaient souvent une petite course dans ma mercerie tout en guettant l’ouverture de la grille de l’école. C’était un moment de détente bien à elles avant le temps des devoirs, du bain et du repas du soir. Souvent, elles me parlaient de leur vie ne sachant pas que la mienne était bien différente…

Jeanne, une maîtresse que je connaissais, avait eu l’idée d’initier sa classe au point de croix. Il en faudrait de la patience, à mon avis… mais les enseignantes devaient forcément en avoir. Elle n’avait pas acheté le matériel en gros (sauf les aiguilles) car elle désirait que les enfants choisissent eux-mêmes la couleur de la toile et du fil... si possible dans une vraie mercerie. Cela faisait partie de l’apprentissage. Une idée d’enseignante, disaient les mamans que les travaux de couture répugnaient. Elles se retrouvaient parfois en petits groupes et s’en donnaient à cœur joie.

- De la broderie à l’école ! Pourquoi pas du raccommodage… On se croirait revenu au 19e siècle.

- Et mêmes les garçons vont en faire. Je me demande si on ne devrait pas se plaindre chez la directrice.

Je respirais bien fort et me contentais de sourire intérieurement. Et puis, l’admiration des enfants me récompensait parfois et m’aidait à rester aimable.

- Regarde maman, c’est drôlement joli ce qu’elle brode la dame ! Et là, le tableau accroché au mur, c’est vous qui l’avez fait avec votre aiguille ?

Beaucoup d’enfants n’avaient jamais rien fabriqué de leurs dix doigts, ou si peu. Quelques petits bricolages à l’école maternelle, probablement. Leurs parents leur avaient toujours acheté vêtements et jouets et ils avaient l’habitude d’obtenir tout sans effort. J’espère que le projet de Jeanne n’allait pas être trop ambitieux. Ce serait dommage de dégoûter ces enfants qui, peut-être, inventeraient une nouvelle société moins passive, moins consommatrice. On pouvait toujours rêver…

Rien n’était plus important que l’organisation. Afin d’échapper le plus possible aux moqueries des mères qui devaient me prendre pour une antiquité, j’avais placé à l’entrée du magasin, un panier avec des écheveaux de fils et des carrés de toile Aïda déjà coupés. Les enfants pouvaient facilement choisir entre les rouges 304 ou 815 sans faire tomber le tourniquet DMC, et les mamans repartaient rapidement, satisfaites d’avoir trouvé le matériel adéquat. Quelques miettes traînaient bien un peu au fond de la corbeille, abandonnés par les petits affamés grignotant leur pain au chocolat comme des écureuils espiègles. Tant qu’ils ne s’étaient pas essuyés les doigts sur mes fils de soie ou mes grands coupons de lin, j’avais échappé au pire…

D’après ce que Jeanne m’avait confié, chaque enfant allait broder l’initiale de son prénom, soit en rouge soit en bleu, en suivant un modèle Sajou de son choix. Ensuite, les lettres seraient accrochées dans la salle de classe de manière à former des mots… L’enfant se souviendrait plus tard que durant cette année scolaire, son initiale mariée à celles de quelques camarades avait formé le mot Amitié. Je trouvais cette idée très intéressante mais je me demandais toutefois si toutes les lettres allaient pouvoir être casées. Apparemment, Jeanne avait de la chance : aucune petite fille ne s’appelait Zoé, et il y avait assez de prénoms commençant par des voyelles.

Stimulée par cette ambiance studieuse, je rêvais moi aussi de projets de rentrée. Dominique, la responsable du club de point de croix local, m’avait contacté pour me demander s’il était possible de lui réserver un espace d’exposition dans ma mercerie. J’avais dans un premier temps accepté de la rencontrer.

6 commentaires:

Léa a dit…

Chère Hélene,
ton feuilleton est très captivant!
A la maison,c'est moi qui écris les nouvelles et c'est ma mère qui brode!!!
Tous mes compliments (et à demain soir!!!) Léa,10 ans et demi

catherine a dit…

Toujours aussi agréable à lire! J'ai bien envie de pousser la porte de ta mercerie :-)

nimbus a dit…

de blog en blog, je découvre cet éssais littéraire, mais aussi les autres articles

je reviendrais pour la suite, mais aussi pour y voir les merveilles ;)

clob a dit…

petit beurre en main je me delecte de la page du jour !!!
et me voici prise dans cette réverie : Si les vrais travaux manuels revennaient dans le cadre de l'enseignement .....

ps je me suis permise un post sur ta page litteraire .....

Hélène a dit…

Merci Léa. Je suis d'autant plus touchée par ton message que ma fille a presque ton âge et que ma filleule porte le même nom que toi. C'est très bien d'écrire. Continue. C'est une joie immense que d'inventer des histoires.

Virginia a dit…

Je prends enfin le temps de lire la suite .... je me reconnais parfaitement à travers cette institutrice...