mardi 4 septembre 2007

Le fil d'Ariane, chapitre III

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CHAPITRE III

Anne-Sophie venait au moins deux fois par semaine. J'avais tout de suite été frappée par notre ressemblance. Elle aussi, je crois ! Petites toutes les deux, nous portions des vêtements assez similaires et nos cheveux fins coiffés à la Colette, nous donnaient un air de famille. J'avais donc rendez-vous avec ma sœur jumelle en venant m'installer ici… Elle était cependant plus fluette, et bien plus discrète. Sa réserve me changeait des fanfaronnades hystériques de certaines brodeuses.

- Quoi ? Le dernier modèle du Passé Composé n'est pas encore disponible ? Il me le faut absolument. Si j'avais su, je l'aurais acheté au dernier salon Creativa. Dire que j'ai perdu le numéro de portable de Marjorie Massey. C'est la créatrice de Passé Composé. Je suppose que vous l'ignorez…

Heureusement Anne-Sophie était là pour me sauver.

- Madame, si vous voulez, j'ai cette grille dans mon sac. J'en avais besoin pour choisir la toile de lin et les fils mais on peut vous la photocopier et….

- Comment ? Mais c'est interdit, voyons !

- Vous ne m'avez pas laissé finir ma phrase. On vous fait une photocopie en attendant que vous achetiez la grille dans quelques jours. C'est juste pour vous permettre de commencer cette broderie tout de suite. Qu'en pensez-vous Béatrice ?

Je pensais qu'Anne-Sophie était un ange tombé du ciel. Elle était allée jusqu'à choisir des fils de soie avec cette dame survoltée sans jamais perdre ni son calme ni son sourire. J'étais impressionnée.

- Je vous remercie. Sans vous, je crois que j'aurais été désagréable et que j'aurais perdu une cliente. J'aimerais avoir votre patience. Je me demande comment vous faites pour être aussi zen…

- … Je suis professeur de yoga !

Voilà comment, je me retrouvais en caleçon noir dans une odeur d'encens indien, allongée sur un tapis de mousse vert pomme. En début de séance, il fallait rester sur le dos dans la position du cadavre et respirer en s'étirant. Cela permettait de défaire tout doucement les nœuds. En tant que mercière, les nœuds, cela me connaissait. Voilà que je recommençais à penser à ma boutique au lieu de lâcher prise, comme nous l'invitait Anne-Sophie d'une voix apaisante… Après un certain nombre de postures aux noms d'animaux (poisson, cobra, chat, crocodile), je me sentais merveilleusement détendue à la fin de l'heure.

Cela n'avait hélas guère duré. Dans le vestiaire mixte, mes tensions étaient déjà de retour ! Devant ma jumelle souple et gracile, je me sentais un peu boudinée dans mon collant trop moulant. J'avais pris un peu de poids depuis mes quarante ans. Habituellement, je n'y prêtais pas trop attention (après tout, Marilyn aussi avait des formes généreuses) mais cela me dérangeait de me rhabiller devant un groupe qui comprenait quelques hommes. Les autres avaient l'air de le faire de manière tout à fait naturelle : étais-je en train de devenir une vieille fille pudique qui voit le mal partout ? La semaine prochaine, tant pis, je viendrais déjà en tenue et repartirais sans me changer. Quant au régime, ce n'était pas la peine d'y penser. Je préférais m'acheter un pantalon plus fluide. Et puis, je n'étais quand même pas obèse ! C'était Anne-Sophie qui était trop maigre, trop calme. Trop parfaite ?

Il existe toujours des petites jalousies entre femmes et surtout entre copines, je le savais bien. Par manque de confiance en moi, j'avais toujours eu tendance à me dénigrer et à envier le sort des autres. Ou à trop les critiquer. Il fallait que je me surveille sans cela ma mercerie allait vite devenir un endroit irrespirable. Anne-Sophie heureusement savait être à l'écoute et ne parlait jamais trop d'elle. Elle savait réveiller mon enthousiasme et me donnait des tas de conseils comme choisir un éclairage adéquat, un agencement harmonieux selon les principes du yin et du yang. Je me sentais stimulée, épanouie dans ce nouvel environnement. Pour la première fois de ma vie, j'avais l'impression d'avoir trouvé la paix intérieure. Les clientes les plus névrosées ne me faisaient plus peur !

De toute manière, la plupart des brodeuses étaient plutôt équilibrées. Souvent joyeuses comme des enfants ou bourdonnantes comme des abeilles, elles pouvaient faire preuve de retenue ou de concentration lorsqu’il s’agissait de parcourir les paniers à la recherche du modèle ou de calculer le métrage de lin à acheter en fonction du nombre de points du modèle.

- Une toile 28 count, ça fait combien de fils au cm ? Et une 16 fils, n’est-ce pas trop fin pour un si grand modèle ?

J’étais là pour les guider, les encourager à changer leurs habitudes. Des mamies rentraient dans le magasin à la recherche d’un napperon à broder à offrir à leur petite fille. Elles repartaient avec un petit kit tout mignon qui contenait des fils nuancés tendres comme des friandises. Je pouvais lire de la reconnaissance dans le regard des fillettes qui étaient passées à deux doigts de l’horrible napperon imprimé sur toile ! Il ne fallait tout de même pas tomber dans la caricature. Les mamies d’aujourd’hui étaient à des années lumière des grand-mères d’autrefois. Elles vivaient avec leur temps, surfaient sur internet, portaient des jeans… Rien à voir avec les mémés-bigoudis qui cherchaient leur pain en tablier de cuisine ! Toutes les générations finissaient un peu par se ressembler. Cela me frappait chaque jour un peu plus dans ma petite mercerie.

9 commentaires:

Emma a dit…

"fanfaronnades hystériques de certaines brodeuses"

Tu as des noms?!! :-)

clob a dit…

C'est presque du vécu !!!!
je vais devenir accro à ton roman ..

Hélène a dit…

C'est un peu de l'ironie... Il n'empêche, ne sommes nous pas toutes terriblement ennervantes à vouloir parfois un modèle ou un fil spécial comme s'il s'agissait d'une question de vie ou de mort ? Je suis la première à être agaçante !!!

tempus fugit a dit…

J'adore cette ambiance... On s'y croit !!!

enirehtac a dit…

j'ai trouvé beaucoup de cliché dans ce chapitre ... et ...

celui des brodeuses "chiantes" me gêne beaucoup moins que les mamies en bigoudis qui aiment les napperons imprimés ...

je sais ... c'est un roman ... mais peut-être que dans 30ans, 40ans ... une autre brodeuse se moquera des mamies avec foulard Hermes et sac Lonchamps qui aimaient aligner des croix sur un toile vierge ...

NatQuébec a dit…

Bravo , ça me plait bien. C'est sympa de lire sur notre passion :-)

Hélène a dit…

J'espère bien Enihretac, qu'on se moquera des brodeuses en foulard Hermès dans quarante ans, et surtout de nous ! Je reconnais le côté cliché et je l'assume totalement. D'ailleurs pour moi, la vie est pleine de clichés. Et des mémés bigoudis, j'en ai connu dans un quartier d'Amiens. Attention, dans le(s) chapitre(s) suivant(s), il y a encore plein de clichés :-)

Cécile a dit…

Mon petit plaisir du matin . . . venir lire ton histoire. Ca sent le vécu

Virginia a dit…

Tu sais ce que je vais faire ? Et bien je ne vais pas venir lire les chapitres pendant trois ou 4 jours parce qu'à chaque fois ça m'agace de ne pas pouvoir lire la suite immédiatement ;o)