jeudi 21 juin 2007

Mercerie de campagne

Favières, en baie de Somme

Il y a un siècle, il n'était pas rare de trouver dans les villages, non seulement une épicerie et un café mais aussi une mercerie. Ces enseignes qui ont traversé les années, témoignent aujourd'hui encore de l'importance des travaux de couture, raccommodage et broderie dans les sociétés rurales.
Dans le Voyageur immobile, Jean Giono évoque l'ambiance particulière de la boutique de sa tante où il s'embarque tous les jeudis soir pour "les pays de derrière l'air".

(...)Voilà l'épicerie-mercerie de Melle Alloison. Ah! Melle Alloison! Un long piquet avec une charnière au milieu. Ça se ployait en deux, ça se frottait les mains, ça disait : «Ah ! Janot, on est venu chez la tante, alors ?» Ça avait la taille serrée dans la boucle d'une cordelière de moine, et un large ciseau de couturière lui battait le mollet. Elle était tout en soupirs et en exclamations. Un soir on avait dit, sans se méfier de moi, qu'elle avait été jolie en son jeune âge. Elle était l'entrepositaire du «Bulletin paroissial». Elle savait par coeur ce que je venais chercher; elle rentrait dans sa cuisine et elle me laissait seul dans l'épicerie.
Il n'y avait qu'une lampe à pétrole pendue dans un cadran de cuivre. On semblait être dans la poitrine d'un oiseau : le plafond montait en voûte aiguë dans l'ombre. La poitrine d'un oiseau ? Non, la cale d'un navire. Des sacs de riz, des paquets de sucre, le pot de la moutarde, des marmites à trois pieds, la jarre aux olives, les fromages blancs sur des éclisses, le tonneau aux harengs. Des morues sèches pendues à une solive jetaient de grandes ombres sur les vitrines à cartonnages où dormait la paisible mercerie, et, en me haussant sur la pointe des pieds, je regardais la belle étiquette du «fil au Chinois».

Alors, je m'avançais doucement doucement ; le plancher en latte souple ondulait sous mon pied. La mer, déjà, portait le navire. Je relevais le couvercle de la boîte au poivre. L'odeur. Ah! cette plage aux palmiers avec le Chinois et ses moustaches. J'éternuais. «Ne t'enrhume pas, Janot. - Non, mademoiselle.» Je tirais le tiroir au café. L'odeur. Sous le plancher l'eau molle ondulait: on la sentait profonde, émue de vents magnifiques. On n'entend plus les cris du port. Dehors, le vent tirait sur les pavés un long câble de feuilles sèches. J'allais à la cachette de la cassonade. Je choisissais une petite bille de sucre roux. Pendant que ça fondait sur ma langue, je m'accroupissais dans la logette entre le sac des pois chiches et la corbeille des oignons ; l'ombre m'engloutissait : j'étais parti.

7 commentaires:

Catherine a dit…

Dans le village de Normandie où je passais mes vacances, il y avait même plusieurs merceries (qui vendaient un peu de tout d'ailleurs). Je les ai vues disparaitre avec regret vers la fin des années 70 (pas 1870, hein!!).

Nivaira a dit…

Merci pour cet article très, très réussi ;-D

Dominique a dit…

Bonjour hélène. Moi j'ai eu la grande surprise de découvrir que la mercerie de mon enfance, où Maman m'achetait mes premiers napperons existe toujours, et c'est toujours la même dame qui tient la boutique. j'ai tout retrouvé, les odeurs, les sensations, le parquet qui craque. Elle n'a absolument rien changé dans le magasin. Toujours le même comptoir en bois et les petits tiroirs pour ranger ses articles. J'étais accompagnée de ma fille et je lui ai acheté son premier napperon. La mercière m'a dit qu'elle se souvenait de moi, j'ai eu l'impression de faire un saut dans le passé. Ma madeleine de Proust à moi...

marie a dit…

C'est très triste de les voir disparaître les unes après les autres.
Autres temps, autres moeurs, maintenant je suis obligée d'acheter mes fils dmc au rayon Loisirs créatifs de la Jardinerie Tr..faut de Deauville, ou sur internet. La mercerie de Trouville où je me rendais dans les années 7O/80 quand je venais en week-end a disparu depuis bien longtemps.

anne marie a dit…

C'est ce que je retrouve dans les petits villages anglais;un magasin qui "fait" mercerie,papeterie et parfois épicerie.
En Alsace j'ai une amie qui a ce type de commerce,une épicerie-mercerie.

Anonyme a dit…

Bonsoir Hélène,

C'est vrai tout disparait... nostalgie des choses simples. Une mercerie où j'aimais aller, où j'aimais flaner, rêver, a fermé (départ à la retraite...) Personne n'a repris le flambeau (magasin de vêtements). Ca fait comme un grand vide, comme un "ami" que l'on ne voit plus, qqchose manque.
Je crois que ca me plairait de tenir une mercerie... et j'ai déjà en tête des tonnes d'idées mais cela ne suffit pas bien sûr.
amcialement
Catherine

la_croisee a dit…

Merci pour ce très beau passage de Giono.

La croisée